L’enfant cigarier

Commentaire sur le livre de
MARIE-PAULE VILLENEUVE

*Depuis quelques semaines, on permettait à Jos de rouler lui-même quelques cigares. Des cigares à cinq cents. L’apprentissage devait durer trois ans, mais souvent, on encourageait les enfants à travailler à la pièce avant la fin de leur contrat. Cela leur semblait d’abord attrayant, mais les apprentis se rendaient vite compte qu’il s’agissait là d’une autre façon de les exploiter. *

Extrait : L’ENFANT CIGARIER de Marie-Paule Villeneuve. Édition de papier, Coup d’œil éditions pour la présente, 2021, 350 pages. À l’origine : VLB Éditeur, 1999.

1888 : À onze ans, Jos travaille douze heures par jour à la Queen Cigar Factory de Sherbrooke. Chaque fois qu’il entre chez lui, il fait face au triste spectacle d’une famille brisée par la pauvreté et l’humiliation. Cet enfant cigarier rêve de fuir la misère et de joindre les «unionistes» pour changer le monde. Jos partira. Il ira d’abord à Montréal, où le journaliste Jean-Baptiste Gagnepetit lui offrira le livre qui l’accompagnera toute sa vie. Puis à Chicago, où l’humaniste Jane Addams lui ouvrira les portes de Hull-House et où il commencera à travailler pour Samuel Gompers, fondateur de l’American Federation of Labour.

Enfin, à Tampa, capitale du cigare, où il connaîtra l’amour avec Maria, la belle Cubaine. L’Enfant cigarier nous brosse un tableau captivant de l’ère du capitalisme sauvage et des débuts du mouvement ouvrier. Il nous entraîne dans un fascinant voyage sur les routes d’une Amérique du Nord témoin des grands mouvements migratoires de la fin du XIXe siècle et d’une rencontre extraordinaire des cultures et des religions

Une tache dans l’histoire

Dans ce récit qui se situe à la fin des années 1 800, nous suivons un jeune garçon de onze ans, Jos. Il travaille pour un salaire de misère dans une entreprise de fabrication de cigare de Montréal. Jos y est humilié et reçoit punitions et amendes pour toutes sortes de raisons absurdes Il est exploité et c’est pire pour les femmes et les filles.

Jos n’a qu’un rêve. Sortir de la pauvreté Il n’est pas au bout de ses souffrances mais il se trouve que ce garçon a un esprit revendicatif, qu’il est fonceur et même bagarreur. Astucieux, Il contournera la loi qui interdit le travail des enfants, continuera un temps comme cigarier. Soucieux de fournir aux travailleurs des conditions et salaires décents, la vie mettra sur son chemin, Samuel Gompers, une référence en matière de protection des droits des travailleurs.

Nous en sommes aux balbutiements du syndicalisme et la progression de Jos dans cet univers est fascinante. Le récit est embelli d’une histoire d’amour alors que Jos travaille en Floride et y rencontre une cubaine, Maria. Avec perspicacité Jo apprend à lire, écrire, parler anglais, espagnol et continuera de raffiner sa conception du syndicalisme pour finalement revenir à Montréal et renouer avec la famille, sa grande sœur Madeleine en particulier.

C’est un roman dur qui rapporte la pénible réalité des travailleurs au début du XIXe siècle au Québec et partout en Amérique du nord, l’exploitation des femmes et des enfants en usine par un capitalisme sauvage et gourmand. Ce roman a la connotation d’un documentaire. Son style est journalistique et même parfois un peu télégraphique, ce qui a pour effet un sous-développement des personnages secondaires, des sauts dans le temps et une perte de vue de certains personnages, Madeleine par exemple, qui a une histoire désolante à elle seule.

Toutefois, la grande richesse de cette œuvre réside dans son contexte historique et politique. Incapables de mettre leurs culottes, timorés face à une église obscurantiste, les gouvernements peinaient à œuvrer au développement social. Pour moi l’histoire est crédible et développe avec justesse la naissance d’un syndicalisme formel.

J’ai particulièrement apprécié l’évocation du chef d’œuvre d’Émile Zola, GERMINAL qui, pour être bref, raconte l’histoire d’un mineur endurant des conditions de travail inhumaines, et qui enjoint ses compagnons à se mettre en grève. Zola y décrit l’aube du syndicalisme en France. Pas étonnant que certains critiques aient qualifié L’ENFANT CIGARIER de Germinal québécois.

Même si, au départ, il ne sait pas lire, Jos recevra d’un homme influent, le célèbre livre qui deviendra pour l’enfant comme une sorte de bible, omniprésente dans l’histoire. Ce parallèle m’a beaucoup plus car il est question dans les deux livres d’un combat pour une justice extrêmement difficile à faire éclater.

Je me suis attaché à Jos jusqu’à la fin. Il symbolise une lutte qui, c’est l’impression que j’ai, ne finira jamais. C’est un bon livre, instructif, assorti d’une histoire d’amour qui m’a semblé un peu accessoire mais qui a toute même contribuer à mettre en lumière la personnalité du personnage principal.

 Suggestion de lecture : GERMINAL, d’Émile Zola


L’autrice Marie-Paule Villeneuve

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 14 mars 2026

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