Meurtres chez les cordistes

Commentaire sur le livre de
MARC LENTON

*La victime endormie, il était facile de l’encorder autour du cou, de la hisser sur un tabouret avant de le faire basculer. Une analyse classique de la scène du meurtre démontrerait un suicide sous ecstasy, un mauvais trip, et la police était censée ne pas chercher plus loin. *

Extrait : MEURTRES CHES LES CORDISTES, de Marc Lenton. Édition de papier et format numérique chez ISEdition, 2013, 282 pages.

Une série de meurtres mystérieux vient semer le trouble aux cours de colloques scientifiques réunissant l’élite des astrophysiciens de la planète. Les controverses théoriques (théorie des cordes, gravitation quantique), entre gens de bonnes compagnies, se régleraient-elles maintenant par des meurtres ? Ou faut-il chercher un mobile dans l’argent, la gloire, voire le sexe ? Alors que la science continue d’avancer avec son lot de hauts et de bas, deux journalistes décident d’enquêter.

Aux quatre coins du monde, aidés par Interpol finalement saisie du dossier, leurs stupéfiantes découvertes les guideront jusqu’au commanditaire que de puissants intérêts protègent. Mais au soir du 21 décembre 2012, un phénomène étrange se produit. Il pourrait bien sceller le sort de l’humanité et rendre futile toute cette aventure. Les Mayas avaient-ils finalement raison dans leurs prédictions ?

 Science et assassinats

C’est une coïncidence étrange et macabre qui m’a attirée dans ce livre et qui a retenu mon attention : une personne est retrouvée morte pendue dans sa chambre d’hôtel pendant que ses collègues, astrophysiciens de haut niveau, débattent de la théorie des cordes, un cadre théorique extrêmement complexe de la physique des particules, pendant un colloque scientifique dont les enjeux sont tout aussi complexes. :

*Gravitation quantique dans la théorie des cordes. Un titre approprié pour un pendu qui avait gravité au-dessus du sol. * (Extrait)

Ici, l’auteur n’a pas manqué d’humour mais ne vous méprenez pas. Il n’y a aucun humour dans ce livre, un thriller policier sur fond de science et de machination politique.

Parlons d’abord de l’aspect scientifique car si l’œuvre et les personnages sont fictifs, les théories scientifiques développées dans ce livre sont bien réelles et toujours débattues entre spécialiste : théorie des cordes, théorie de la relativité, univers parallèles, trous noirs, trous blancs, etc.

J’ose ici un exemple d’idée débattue, celle qui veut que la théorie des cordes expliquerait la toute première seconde de l’univers après le big bang. Pour être plus précis, la théorie expliquerait la chaîne d’évènement 10 exposant moins 43 seconde après le big bang, un temps infinitésimal inimaginable mais apparemment mesurable qu’on appelle le temps de Planck ou ère de Planck

Sur le plan scientifique, ce livre est opaque, voire hermétique. Pour en saisir ne serait-ce qu’une partie, il faut avoir des notions de physique quantique, d’astrophysique, de cosmologie, de mécanique et de mathématiques quantiques, de physique des particules. Sinon, on ne peut pas suivre un tel étalage de connaissances malgré les magnifiques efforts de vulgarisation de l’auteur qui a même prévu un glossaire en annexe. Ce qui a pour moi, changé peu de choses.

Sur le plan policier, l’histoire est intéressante mais elle est complexe parce que l’enquête est internationale et limitée par de lourdes disparités diplomatiques et administratives. Complexe, mais agréable à suivre grâce à des chapitres courts, une très bonne ventilation et des personnages bien travaillés, je dirais même que c’est la principale force du livre. Les journalistes y sont particulièrement brillants.

Malgré ces forces, j’ai trouvé l’ensemble frustrant car je n’ai jamais pu saisir le mobile de ces meurtres. Je n’ai pas compris non plus pourquoi l’auteur a gardé aussi énigmatique le personnage qui semble tirer toutes les ficelles, le russe Manchik, un puissant oligarque. Je ne sais pas d’où il vient, où il s’en va. J’ai compris qu’il est fort en machination, mais ses objectifs sont demeurés pour moi obscurs.

Tout aussi obscur fut pour moi le lien entre la science et les meurtres. Bref, les lecteurs et lectrices auront à travailler fort pour démêler tout ça. Quoiqu’étrange et énigmatique, la finale m’a fait vibrer car elle vient nous rappeler que si l’univers a un début, il s’en va forcément vers sa fin…

Suggestion de lecture : MEURTRES EN SOUTANE de Phyllis Dorothy James


Un modèle de la théorie des cordes

Un mot sur l’auteur
Marc Letton est un pseudonyme. Cet expert en technologie, en fonction dans un grand ministère français, tient absolument à son anonymat et n’autorise même pas la publication d’une photographie de lui.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 18 janvier 2026

 

UN TOUT PETIT MONDE, de DAVID LODGE

*Nous étions assis vers le fond de l’appareil, juste
derrière l’aile. Il était près du hublot et moi à côté
de lui. Dix minutes environ après avoir quitté
Gênes…le négociant s’est tourné vers moi. M’a
donné une tape sur le bras et m’a dit : «Excusez-
moi, mais vous ne voudriez pas jeter un petit coup
d’œil dehors. Je rêve ou quoi? Est-ce que ce moteur
est vraiment en feu?*

(Extrait : UN TOUT PETIT MONDE, David Lodge, Éditions
Rivages, Rivages poche, 1992, édition de papier, 500 pages)

Dans ce récit loufoque et hilarant, David Lodge s’immisce dans le monde huppé des Universitaires, plus précisément des spécialistes en critique littéraire, qui vont de congrès en congrès pour *crier en silence* leur besoin d’être entendus. Par le biais de deux  Universitaires. l’auteur nous entraîne dans le monde fascinant des congrès, colloques, conventions et rencontres internationales où les pontes de la critique se retrouvent et se perdent.

Lodge jette un regard sarcastique, aussi acide qu’hilarant sur les protocoles et rituels des congrès : rencontres intellectuelles hermétiques, dialogues sirupeux, tourisme, sexe, loisirs, bouffe et conférences ennuyeuses transforment les congrès en liturgie…

LES CONGRÈS : MODE D’EMPLOI
*…Que les filles enlèvent tous leurs vêtements avant de
commencer à danser devant leurs clients. Ce n’est pas du
strip-tease, c’est du vulgaire déshabillage, l’équivalent
terpsichoréen de l’illusion herméneutique d’un sens
récupérable, laquelle illusion prétend que si nous
dépouillons un texte littéraire de son enveloppe
rhétorique, nous découvrirons les faits simples et
élémentaires qu’il essaie de nous communiquer*
(Extrait : UN TOUT PETIT MONDE)

Ce livre fascinant m’a aspiré dès les premières pages dans l’univers cossu des colloques et des congrès des milieux littéraires universitaires de partout dans le monde…un milieu qui souffre d’un snobisme torturé et handicapant :

«Les journaux du dimanche et les hebdomadaires ne s’intéressent pas autant à la critique littéraire qu’autrefois, j’en ai bien peur«. «C’est parce qu’elle est souvent illisible, dit Philip Swallow. Moi je ne la comprends pas, alors comment veux tu que les gens du commun la comprennent? En fait c’est précisément ce que raconte mon livre. C’est pour ça que je l’ai écrit». (Extrait)

Avec un humour parfois noir et grinçant, mais pourtant irrésistible, David Lodge nous décrit les rituels entourant ces congrès, comprenant bien entendu une programmation de conférences et de communications qui n’aurait aucune raison d’être si elle n’avait pas un côté social bien développé :

*Allons boire un verre, allons dîner, allons déjeuner ensemble. C’est ce genre de contact informel, bien sûr, qui constitue la raison d’être d’un congrès et non pas le programme des communications et des conférences qui pourtant a servi d’alibi pour rassembler les participants et qui semble à la plupart d’entre eux affreusement ennuyeux.* (extrait) Il y a aussi, selon les congrès des programmations culturelles et touristiques.

Mais surtout, tout bon congrès est assorti d’une programmation un peu plus discrète celle-là, un peu plus cachée, à peine avouée mais qui ne surprend personne…les congrès sont l’occasion d’aventures sexuelles et là-dessus, Gibson entre allègrement dans les détails.

C’est comme si l’activité sexuelle entretenait avec la créativité intellectuelle de certains congressistes des liens vitaux, mystérieux et profonds. Cet aspect du rituel des congrès occasionnent dans le récit des tournants plus dramatiques quoi qu’extrêmement intéressants.

Il y a dans ce récit, deux fils conducteurs intimement liés : d’abord, un des principaux héros, Persse McGarrigle a soif de gloire, mais cette soif se transforme graduellement en soif d’amour et la recherche de cet amour incarné par Angelica Pabst va le faire errer de congrès en congrès. Va-t-il la rattraper? Dans une espèce d’attachement au personnage que j’ai développé, je me suis surpris à espérer pour lui.

Ensuite, secrètement ou ouvertement, les grands pontes de la critique littéraire espèrent décrocher la chaire de critique littéraire offerte par l’Unesco, dotée d’avantages plus que confortables, ce qui donne au récit un petit caractère intriguant, les héros de la plume versant dans de petites bassesses, des petites jalousies et un peu de léchage. Le fin mot de la course m’a un peu déçu mais pas vraiment surpris.

Donc nous avons ici un roman très bien bâti, facile à suivre malgré une grande quantité de personnages, un roman qui tranche par son originalité bien sûr mais aussi par la plume franche et directe de Gibson qui nous a réservé une fort belle finale..

Le récit a un petit côté noir, en fait disons gris, grinçant, mais moi, je l’ai trouvé terriblement humain car dans cet énorme chassé-croisé de profs d’universités à travers le monde, j’ai pu observer tout au long de ma lecture, l’évolution d’hommes et de femmes qui, sous leur surface hermétique et snobinarde, ont un extraordinaire besoin de reconnaissance et d’amour.

En terminant, l’auteur aborde la littérature et la critique littéraire faite par des professeurs aussi émérites que flagorneurs. Vous comprendrez d’une part pourquoi l’auteur a choisi comme titre UN TOUT PETIT MONDE et d’autre part pourquoi mes articles constituent des commentaires et non de la critique. Mon dernier commentaire est à l’effet que, d’après moi, vous aimerez ce livre.

David Lodge est un écrivain britannique né à Londres en 1935. Diplômé de l’Université de Londres, il enseigne l’anglais. Il a écrit son premier roman à l’âge de 18 ans : LE MONDE, LE DIABLE ET LA CHAIR, mais il ne sera jamais publié.

À partir des années 1970, les romans de Lodge dépeignent ironiquement et avec sarcasme les milieux universitaires, créant quelques personnages dont quelques-uns deviendront récurrents dont le professeur de lettre qui aspire à devenir l’enseignant le mieux payé du monde : Morris Zapp.

D’ailleurs, David Lodge atteindra la notoriété avec la publication de UN TOUT PETIT MONDE en 1992.Ce n’est que dans les années 80 qu’il variera le cadre de ses romans, développant différents thèmes dont le monde de la télévision et la maladie d’Alzheimer (LA VIE EN SOURDINE, 2008)

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 11 novembre 2018