MINDJACK, tome 1

ESPRITS LIBRES

Commentaire sur le livre de
SUZAN KAYE QUINN

*-Je ne peux te rendre tes souvenirs parce que ce n’est pas moi qui les ai supprimés.
Mais je peux te montrer ce qui est arrivé. Si tu veux.
-Il faudra que tu entres dans ma tête, c’est çà ?
-Oui. Si tu ne veux pas que je le fasse, c’est bon, ne t’en fais pas.
-Non. C’est d’accord. Je veux savoir. *

(Extrait : ESPRITS LIBRES : MINDJACK, t1, Suzan Kaye Quinn, MxM Bookmark éditeur, 2018 format numérique, 380 pages)

Quand on dans l’esprit des autres, il devient dangereux de garder un secret.  A seize ans, Kira Moore n’est qu’une Zéro, quelqu’un qui ne peut lire dans les pensées des autres, et dont les autres ne peuvent pas lire les pensées non plus. Les gens comme elle sont des parias, ce qui ne lui laisse aucune chance d’avenir avec Raf, le meilleur ami télépathe dont elle est amoureuse en secret.  Mais lorsqu’elle prend le contrôle de l’esprit de Raf par accident et manque de le tuer, Kira tente de cacher ce nouveau pouvoir qui l’effraie à sa famille, ainsi qu’à Raf lui-même, dont la méfiance grandit chaque jour un peu plus.

Mais les mensonges ne font que se resserrer autour d’elle, l’entraînant au plus profond du monde caché des mindjackers, où prendre le contrôle des gens qu’elle aime n’est que le début de la longue liste des choix mortels qui l’attendent.

Une bactérie pour l’esprit
*Il avait fallu un évènement inconsidéré de la part de Raf,
comme sa tentative de m’embrasser, pour déclencher
cette catastrophe cérébrale. Une journée normale au
lycée ne devrait pas être si dangereuse que ça. À moins
que…Le tremblement de mes mains n’était pas, mais
alors là pas du tout rassurant. *
(Extrait)

Mindjack a été pour moi une intéressante trouvaille littéraire, originale et rafraîchissante. Essayons d’abord de résumer l’histoire. Suite à la contamination des eaux potables de la terre par des cocktails médicamenteux qui se sont répandus très rapidement, l’évolution des humains est altérée. Ils deviennent télépathes…à un point tel que la télépathie est devenue la norme pour communiquer.

Mais dans le processus, il y a des étapes et bien sûr des exceptions : il y a d’abord les zéros, trop jeunes pour prendre conscience de leur pouvoir. Quand ça arrive, ils deviennent des changelins, donc en voie de devenir télépathe. À cette règle, l’exception est considérée dans cette histoire comme un danger potentiel pour la société : il s’agit du jackeur, c’est-à-dire que sans être télépathe, le jackeur peut lire la pensée d’un autre, l’influencer, la modifier, et lui donner des ordres. Le jackeur peut même percevoir l’odeur de la pensée. C’est le petit côté du récit tiré par les cheveux.

L’histoire est celle d’une ado : Kira Moore, d’abord une zéro puis se découvre un talent particulier pour exercer une influence mentale sur les autres. Un copain de classe, Simon l’aide à développer ce don…don qui deviendra puissant, dérangeant…nuisible. Elle sera traquée, envoyé dans un camp spécial pour jackeurs appelés à faire l’objet d’expériences. Kira aura des choix déchirants à faire.

Ce qui m’a surpris vraiment dans ce livre, c’est que l’auteur a réussi à apparenter de façon crédible l’esprit humain au langage informatique. Les esprits entrent en symbiose pour ne pas dire qu’ils sont réseau. Difficile de garder un secret dans ces conditions. Ce livre est plein de trouvailles et on y trouve aussi beaucoup d’idées saugrenues :

*-Donne-moi ton téléphone…il y a une interface mentale dedans, tu jacques dedans et tu me programmes ton numéro…je levai un sourcil, étonnée ; je pouvais donc jacquer les interfaces psychiques ? * (Extrait)

Avec une interface mentale, un jacqueur pouvait faire n’importe quoi…débrancher un système d’alarme, démarrer une auto à distance. D’après-vous, est-ce qu’un jacqueur peut tuer? J’ai trouvé extraordinaire l’imagination déployée dans cette histoire qui a suscité en moi beaucoup de questionnements. Principalement, qu’est-ce que je ferais avec un pouvoir pareil ? La vie ne doit-elle pas être ennuyante quand on ne communique que par télépathie, sans son, expression faciale.

Les incroyables possibilités engendrées par le don de mindjacking classent le volume au rang du fantastique. Le thème n’a pas dû être facile à développer. L’auteur a travaillé fort pour maintenir une cohérence, une crédibilité, sans nuire à l’intrigue.

Le côté romanesque est un peu sous-développé mais ce n’est que le premier livre de la trilogie. J’ai trouvé Kira attachante et la suivre à la trace m’a procuré toute une gamme d’émotions. J’ai fait plus que lire je pense bien…j’ai englouti.

Suggestion de lecture : L’INSTITUT, de Stephen King

Susan Kaye Quinn est une spécialiste des fusées devenue auteure de fiction spéculative qui utilise maintenant son doctorat pour inventer des trucs sympas dans les livres. Elle écrit de la science-fiction pour jeunes adultes, avec des voyages parallèles dans le futur noir adulte et la douce romance royale. Ses romans et nouvelles à succès ont été sélectionnés pour la réalité virtuelle, traduits en allemand et présentés dans plusieurs anthologies. Maintenant qu’elle écrit des romans, sa carte de visite dit « Auteure et scientifique de fusée », mais elle passe le plus clair de son temps à inventer ses histoires et caresser ses chats. 

La suite

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 30 novembre 2024

LE RESSAC DE L’ESPACE, de Philippe Curval

*Quel prix l’homme doit-il payer pour garder sa liberté?
Un monde de plénitude vaut-il la peine d’être vécu si on
ne peut y exercer son libre arbitre et son esprit critique?
Une apparence de bonheur et une vie de plaisir valent-
elles la peine de renoncer à son individualité ? Jusqu’à
collaborer avec l’envahisseur ? *
(Extrait : LE RESSAC DE L’ESPACE, Philippe Curval, à
l’origine, Hachette éditeur 1962, 244 pages. Pour la présente,
P. Curval, format numérique, 235 pages

Après une longue errance, le Txalq arrive finalement sur Terre. Sa quête est terminée ; il va pouvoir à nouveau se diviser par scissiparité et se multiplier. Les Txalqs sont un peuple parasite pour qui l’homme est un hôte parfait car ils peuvent les dominer sans peine. Naturellement les humains vont organiser la résistance, mais quelques hommes libérés de l’emprise mentale des extra-terrestres révèlent bientôt que la symbiose avec un Txalq apporte paix, harmonie et bonheur. C’est par milliers désormais qu’hommes et femmes se livrent joyeusement à la domination des parasites. Seule une poignée d’irréductibles tentent de préserver leur condition humaine. Une poignée contre toute une planète…

Les accords du cauchemar
(titre d’un chapitre de la troisième partie)
*Nous n’échangeâmes aucune parole, traumatisés que nous étions
par cette invraisemblable vision d’un monde nouveau auquel nous
voulions échapper de toutes nos forces. Aucun d’entre nous n’aurait
pu désavouer la pensée que je formulai à cette minute : nous devons
analyser ce qui nous incite à ne pas abdiquer notre dignité d’humain
pour nous intégrer à la civilisation harmonieuse que les Txalqs
établissent sur terre. C’est en en découvrant les raisons que nous
pourrons envisager la reconquête. *
(Extrait)

Forcés de quitter leur planète, des Txalqs errent dans l’espace jusqu’à ce qu’ils soient interceptés par des humains en mission spatiale. Les humains décident de ramener ces créatures sur la terre sans savoir que les Txalqs sont des parasites. Pour survivre, ils doivent s’emparer d’une race inférieure pour des raisons accessoires d’une part, car les Txalqs sont des êtres à peu près incapables sur le plan physique et d’autre part et surtout, pour atteindre un mode de vie idéal fait de beauté et d’harmonie.

C’est le genre de paradis artificiel que procurent aux humains certaines drogues sauf qu’ici, les Txalqs tendent à créer ce monde paradisiaque par l’hypno-contrôle. Les Txalqs, qui se reproduisent par scissiparité ne tardent pas à prendre le contrôle de la terre et étrangement, la plupart des humains sont trop heureux de vivre dans cette espèce de paradis artificiel, acceptant ainsi une symbiose qui leur est imposée…*S’il établissait sa domination sur ces êtres, c’était dans l’unique dessein de créer avec eux un monde harmonieux. En échanges de membres pour agir, il leur offrirait une sorte de renaissance, il deviendrait le corps pensant de leur espèce. * (Extrait) .

Refusant ce bonheur plastique qui n’est rien d’autre qu’une forme d’esclavage, une poignée d’humains décident de résister, fuient sur la planète Vénus afin d’organiser la libération de la terre.

C’est un des très bons romans d’anticipation que j’ai eu le plaisir de lire. Il développe en profondeur la philosophie TXALQ et amène le lecteur et la lectrice à des questionnements très intéressants : entre autres : qu’est-ce que l’homme est prêt à faire ou à donner pour être libre et LA question sur laquelle on pourrait s’étendre longtemps : Est-ce qu’une vie complètement dépourvue de libre arbitre et de sens critique vaut la peine d’être vécue.

Le livre de Curval alimente aussi un intéressant débat sur l’addiction. Si vous croyez que les Txalqs font ce qu’ils veulent avec facilité, détrompez-vous et c’est là que l’auteur nous amène à réfléchir sur la nature humaine. Les hommes sont rebelles, ataviquement violents et addicts. Ils aiment le sexe, ils aiment le jeu, le risque et ils sont épris de liberté. Ils sont humains quoi et de cette humanité, les Txalqs devront en payer le prix.

Est-ce que les hommes pourraient *déteindre* sur les Txalqs ?

Pas étonnant que ce livre soit devenu un classique de la science-fiction francophone. C’est un hymne à la liberté…cette précieuse liberté dont les hommes se privent entre eux depuis la nuit des temps. J’ai trouvé la plume de Curval envoûtante, un peu à l’image de cette créature qu’il a créée. Elle est dosée pour offrir tout ce que souhaitent les amateurs d’anticipation : des revirements, de la technologie, de la confrontation, le choc des idées et le fameux retour introspectif sur soi-même qui se traduit par une question bien simple : Qu’est-ce que je ferais à la place des humains dans cette histoire ? Je mets ma lucidité et mon libre arbitre au placard ou je me bats ?

Par les questions qu’il pose, par l’équilibre dont il a toujours gardé le souci et par sa profonde connaissance de la nature humaine, Philippe Curval a doté son récit d’une belle crédibilité.

Je sais que l’idée de l’atteinte du Nirvana ou la vie dans un monde ou guerre, haine et violence n’ont pas de sens sont des thèmes récurrents en littérature (par exemple, les inconditionnels de Star Trek se rappelleront sûrement du monde de Landru) mais peu de romans ont atteint la profondeur et l’intensité que Curval a insufflé dans son récit.

Une très belle pièce littéraire… à lire absolument.

Suggestion de lecture : LES PROTECTEURS, de Mario Fecteau

Écrivain, journaliste, photographe, Philippe Curval est l’un des principaux fondateurs de la science-fiction française, au milieu du siècle précédent. Il obtient le prix Jules Verne pour Le Ressac de l’espace (Hachette/Gallimard, « Le Rayon Fantastique », 1962), le Grand Prix de la science-fiction française pour l’Homme à rebours (R. Laffont « Ailleurs & Demain », 1974) et de nombreux autres prix et distinctions.

Son amour pour la nouvelle l’a conduit à en écrire plus de cent. Ses derniers recueils, Rasta Solitude (Flammarion « Imagine ») en 2003, et L’homme qui s’arrêta (La Volte) en 2009. Son travail critique sur la SF, commencé dans Galaxie, se poursuivra au Monde, et au Magazine littéraire. Traduit dans quatorze pays, à cette date, il a publié plus de quarante volumes. (La Volte éditeur)

Bonne lecture
Claude Lambert/ biblioclo.com
Le samedi 4 février 2023