SA MAJESTÉ DES MOUCHES, de WILLIAM GOLDING

*Des signes de vie se manifestaient sur la plage. Le
sable moiré par l’air chaud dissimulait de
nombreuses silhouettes éparpillées sur des
kilomètres de plage. De partout, des garçons
convergeaient vers le plateau à travers le sable
lourd et brûlant. * 

(Extrait : SA MAJESTÉ DES MOUCHES, William Golding,
édition originale, 1954 par Faber and Faber. Réédition :
Gallimard 2002, édition numérique, Folio, 216 pages)

Un avion transportant exclusivement des garçons anglais issus de la haute société s’écrase durant le vol sur une île déserte. Le pilote et les adultes accompagnateurs périssent. Livrés à eux-mêmes dans une nature sauvage et paradisiaque, les nombreux enfants survivants tentent de s’organiser en reproduisant les schémas sociaux qui leur ont été inculqués.

Mais bien vite le vernis craque, la fragile société vole en éclats et laisse peu à peu la place à une organisation tribale, sauvage et violente bâtie autour d’un chef charismatique. Offrandes sacrificielles, chasse à l’homme, guerres sanglantes : la civilisation disparaît au profit d’un retour à un état proche de l’animal que les enfants les plus fragiles ou les plus raisonnables paient de leur existence.

Méchanceté atavique
*-J’ai peur. Peur de nous. Je voudrais être à
la maison. Oh ! mon Dieu, comme je
voudrais être chez nous ! *
(Extrait)

D’abord un mot sur la notoriété de ce livre publié en 1956 et classé roman psychologique pour les jeunes. Cette notoriété est impressionnante car SA MAJESTÉ DES MOUCHES a inspiré le cinéma avec deux adaptations, le théâtre, la musique, la bande dessinée, les séries télé, la télé-réalité, même les jeux vidéo et l’influence que cette œuvre de William Golding a eu sur la littérature est particulièrement forte et intéressante.

Il serait trop long d’en faire le tour mais je signalerai que SA MAJESTÉ DES MOUCHES a inspiré Kinji Fukasaku pour son livre BATAILLE ROYALE, adapté au cinéma. Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai été ébranlé par le film. Stephen King fait référence à l’œuvre de Golding dans certains passages de son recueil CŒURS PERDUS EN ATLANTIDE et dans le cycle LA TOUR SOMBRE. Et bien sûr, SA MAJESTÉ DES CLONES qui est la version science-fiction de SA MAJESTÉ DES MOUCHES. Comme je le disais, la liste n’est pas exhaustive.

Sa majesté des mouches, adaptation cinématographique de 1990

Un avion transportant des jeunes garçons âgés entre 6 et 13 ans, s’écrase sur une île perdue dans le Pacifique. L’équipage meurt mais les enfants sont indemnes. Une fois remis de leurs Émotions, les enfants tentent de s’organiser. Deux esprits forts se démarquent du groupe : Jack, un garçon charismatique mais violent et caractériel. Et il y a Ralph, le personnage principal du roman, un adolescent intelligent, organisateur et visionnaire.

Le petit gros du groupe, un intellectuel à lunettes fait la découverte sur la plage d’une conque, une grosse coquille en spirale longtemps utilisée comme trompe au cours de l’histoire dans plusieurs pays du monde. Ralph décide de faire de cet instrument le symbole rassembleur du groupe.

Tout le monde reconnait Ralph comme chef. Le groupe tente de s’organiser mais Ralph met au grand jour sa nature pusillanime. C’est un chef mou et sans colonne. Pendant ce temps, Jack dévoile sa nature agressive, tranchante : *Il y a quelque chose qui ne va plus. Je ne comprends pas quoi. Nous avions bien commencé ; nous étions heureux. Et puis…-…et puis on a commencé à avoir peur*  (Extrait)

Ralph est un partisan du feu pour avertir les bateaux passants, Jack est partisan de la chasse…pour manger…et pour tuer. La dystopie s’installe, la peur se densifie. Puis, Jack est devenu intouchable pour la raison bien simple que tout le monde en avait peur.

C’est un livre extrêmement poignant qui abandonne le lecteur dans un puissant brassage d’émotions contradictoires. Dans une certaine mesure, c’est un livre qui met mal à l’aise car il met en perspective une tache indélébile de la nature humaine : la violence, la soif de pouvoir. Sont-elles ataviques ? Que, dans une situation semblable, les enfants perdent le sens de la civilité, je peux comprendre.

Mais peut-on perdre à ce point le sens de l’humanité ? Parce que c’est ce qui se produit ici. Alors que tout devient incontrôlable, la sauvagerie et la barbarie prennent le pas. La jeunesse qu’on dit innocente fait passer sa survie par la violence. Voilà pourquoi le récit met mal à l’aise parce qu’il dessine l’incontournable déshumanisation mue par la vanité, l’orgueil mais surtout par la peur et le désespoir.

Cette descente va jusqu’à la pire des bassesses : le meurtre. Par quel mécanisme un enfant peut descendre aussi bas. William Golding ne l’explique pas vraiment mais il le montre. Et le crescendo imprégné dans le texte est tellement graduel que le lecteur n’y voit que du feu jusqu’à ce qu’il réalise qu’il est maintenant prêt à boire à la bêtise humaine.

Beaucoup de choses peuvent expliquer cette dégradation : L’empreinte génétique, la fragilité mentale et émotive, l’éducation, les influences sociales, l’atavisme.  Peu importe. Ce qui est important ici c’est que Golding n’explique pas. Il crée l’image dans l’esprit du lecteur et il ne baigne pas dans l’eau de rose.

C’est un livre violent. Qu’il soit classé littérature jeunesse peut être discutable. Le réalisme qui ressort de cette œuvre la confine plus à l’horreur. C’est bien écrit. C’est très direct d’autant qu’ici l’humain descend vers l’état d’animal et que les enfants les plus fragiles en meurent. Une corde sensible est étirée jusqu’à la rupture.

Bien que SA MAJESTÉ LES MOUCHES soit considéré comme un classique, une référence pédagogique, que sa profondeur psychologique et son pouvoir descriptifs soient indéniables, l’œuvre comporte des faiblesses et des irritants. Étant donnés les évènements qui se déroulent sur l’île, j’aurais aimé avoir une idée de sa taille et de sa forme. Une carte n’aurait pas été un luxe ainsi qu’un bref profil des personnages.

Aussi, à deux reprises dans le récit, un incendie de forêt met la vie des enfants en danger. Cet aspect du récit est sous-développé et la vitesse de propagation du feu m’a laissé supposer un bâclage de cet aspect de l’histoire. Ce sont quand même deux épisodes importants. À la fin que je ne veux quand même pas dévoiler, je n’ai aucune nouvelle de Jack et Roger.

Ce sont pourtant les deux principaux personnages qui ont poussé les évènements à dégénérer. J’ai trouvé la finale expédiée et sans saveur. En générale, c’est toute la deuxième partie du récit qui est sous-développée.

Quoiqu’il en soit, cette histoire ne laisse pas indifférent et pousse à la réflexion sur la précarité de la nature humaine.

Suggestion de lecture : PÉRIL EN MER, d’Olivier Descamps

William Golding était un écrivain britannique appartenant au courant postmoderniste. Il est né le 19 septembre 1911 en Cornouailles et mort le 19 juin 1993. Il a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1983. Après avoir exercé de nombreux métiers, il se retire en 1962 dans les environs de Salisbury pour se consacrer à ses travaux littéraires. Il également connu pour avoir proposé au scientifique et ami James Lovelock la terminologie de Gaia «Gaia: a new outlock at Life on earth» (première édition 1979).

Cette appellation vient du nom de la déesse grecque de la Terre, synonyme de biosphère et géomorphologie dans les sciences naturelles et de Mère Nature dans les mouvements ésotériques. Ses romans ont souvent traité du mal, de l’opposition entre la barbarie instinctive de l’homme et l’influence civilisatrice de la raison. C’est en particulier marquant dans Sa Majesté des mouches, son premier roman (1954) et son livre le plus connu. (Wikipédia)

AU CINÉMA

Trois affiches du film original de 1963 réalisé par Peter Brook avec, dans la distribution, James Aubrey, Tom Chapin, Hugh Edwards, Roger Elwin, Tom Gaman et Roger Allan.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 14 janvier 2022