L’ANGE DE MUNICH

Commentaire sur le livre de
FABIO MASSIMI

*Elle meurt.

Dans la pièce fermée, la jeune fille gît à terre. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, la peau froide, de plus en plus froide. Une tache de sang s’élargit doucement sur sa robe.

À quelques centimètres d’elle, le pistolet repose sur le tapis bleu, orienté vers la fenêtre. Il y a quelques minutes encore, ce n’était qu’un objet sans importance pour la jeune fille. À présent, c’est l’élément le plus important de sa vie, le terme vers lequel elle se dirigeait depuis le début sans le savoir. *

(Extrait : L’ANGE DE MUNICH, de Fabiano Massimi, Albin Michel éditeur pour la version française, 2021, format numérique, équivalence : 1009 pages. Version audio : Audiolib éditeur, 2021, durée d’écoute :14 heures 4 minutes, narrateur : Nicolas Matthys)

Munich, 1931. Angela Raubal, 23 ans, est retrouvée morte dans la chambre d’un appartement de Prinzregentenplatz. À côté de son corps inerte, un pistolet Walther. Tout indique un suicide et pousse à classer l’affaire. Sauf qu’Angela n’est pas n’importe qui. Son oncle et tuteur légal, avec lequel elle vivait, est le leader du Parti national-socialiste des travailleurs, Adolf Hitler. Les liens troubles entre lui et sa nièce font d’ailleurs l’objet de rumeurs dans les rangs des opposants comme des partisans de cet homme politique en pleine ascension.

Détail troublant : l’arme qui a tué Angela appartient à Hitler. Entre pressions politiques, peur du scandale et secrets sulfureux, cet événement, s’il éclatait au grand jour, pourrait mettre un terme à la carrière d’Hitler. Dans une république de Weimar moribonde, secouée par les présages de la tragédie nazie, Fabiano Massimi déploie un roman, fondé sur une histoire vraie et méconnue, mêlant documents d’archives et fiction.

 De la crasse dans les coulisses allemandes

C’est un livre très singulier…peut-être un des plus denses et énigmatiques que j’ai lus. L’histoire développée dans le livre est vraie. L’auteur en a fait un roman et y a ajouté un peu de fiction. Nous sommes au début des années 1930 à Munich. Le récit commence avec la mort d’Angela Raubal, 23 ans dans l’appartement d’Hitler, et à côté de son corps, un pistolet Walter, appartenant à son oncle…Adolph Hitler. Ce drame coïncide avec une montée en flèche du nazisme et de l’antisémitisme en Allemagne.

Le commissaire Sauer et son adjoint Forster <ils ont vraiment existé. Seuls les prénoms ont été inventés> enquêtent sur ce qui, au départ a l’apparence d’un suicide mais quelque chose cloche. Les autorités s’aperçoivent de l’embarras des policiers et s’emballent. Mauvaise publicité pour Hitler ? Sûrement. Les grands pontes de la justice arrêtent l’enquête, puis la reprennent et l’arrête à nouveau, puis elle passe d’enquête officielle à officieuse et c’est là que les ténors du nazisme entrent en jeu : Himmler, Goering, Goebbels, Heydrich, Hess et j’en passe.

Peut-être trop proches de la vérité, les officiers de police sont en danger. L’enquête, complexe, tentaculaire, bourrée de revirements et de surprenantes révélations connaîtra sa conclusion dans une finale étonnante et totalement inattendue. Il faut se rappeler que l’affaire Geli Raubal est une réalité historique sur laquelle on n’a jamais vraiment fait la lumière. Le roman de Massimi est conforme à l’histoire et en évoque tous les mystères et sur ce plan, j’ai été servi.

Mise à part l’enquête extrêmement délicate des commissaires, le roman se centre aussi sur la personnalité d’Hitler, à quelques mois de son arrivée au pouvoir comme chancelier et évoque déjà un esprit tordu et des obsessions de pouvoir totalitaire. Il était dominateur et possessif et l’idée de conflits circulait déjà sept ans avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale.

Le roman livre aussi certains détails, historiquement avérés sur le comportement sexuel déviant et dépravé d’Hitler qui allait même jusqu’à la pratique de l’ondinisme. Mais, comme l’histoire l’a démontré, Hitler avait tout pour lui, en particulier son incroyable magnétisme, sans oublier un cheptel de moutons prêts à tout pour le défendre.

Angela Raubal <1908-1931> sa mort n’a jamais été      clairement expliquée.

Bien que cette histoire soit monstrueuse, le livre de Fabiano Massimi est pour moi un <cinq étoiles>. Bien écrit, historiquement crédible particulièrement sur le plan politique, modérément rythmé, malgré la complexité de l’enquête, il est fluide, facile à lire. Il n’est pas spécialement spectaculaire mais il fait froid dans le dos et sa finale n’est rien de moins qu’extraordinaire quoiqu’un peu brève. L’ouvrage est très bien documenté. Enfin, la présentation éditoriale est impeccable.

Petit bémol. Je déplore la faiblesse descriptive sur le plan contextuel. J’aurais apprécié en effet connaître les sentiments de l’allemand moyen sur cette affaire et sur la destinée de l’Allemagne au moment où le nazisme enfle à vue d’œil. L’ambiance est quelque peu déficiente.

Bref, un roman addictif…j’ai adoré.

Suggestion de lecture : IL N’EST SI LONGUE NUIT, de Béatrice Nicodème


L’auteur Fabiano Massimi

Pour en savoir plus sur Geii Raubal, cliquez ici
article de
presse suggéré

Bonne lecture,
Bonne écoute,
Claude Lambert
le vendredi 14 février 2025

LA MALÉDICTION DE LA MÉDUSE, ERIK EMPTAZ

*Je ne supporte plus mon cadre qui suinte
le moisi, toute cette flotte qui nous entoure
depuis trop de jours, tous ces gens qui se
pressent, se bousculent, se guettent,
s’ignorent, s’invectivent et ne pensent,
comme moi et les nombreux rats du bord,
qu’à sauver au plus tôt leur peau de ce
foutu bateau.*
(Extrait : LA MALÉDICTION DE LA MÉDUSE,
roman d’Erik Emtaz, Éditions Grasset et
Fasquelle, 2005, numérique, 205 pages )

Le 2 juillet 1816, LA MÉDUSE, une frégate commandée par un vieil officier incompétent et alcoolique, échoue au large de la Mauritanie. Ne pouvant prendre place dans les embarcations du bord, cent cinquante hommes construisent un radeau de fortune et s’y entassent, après avoir été remorqués quelques milles ils sont abandonnés en pleine mer. Les naufragés périssent les uns après  les autres. Après quelques semaines, ils ne seront plus que 15. Affaiblis, affamés, plongés dans le désespoir, les malheureux, accrochés à la vie, se décideront à manger un des cadavres. Cette histoire est basée sur une réalité historique qui fût un des plus grands scandales politiques du 19e siècle.

FAIT  HISTORIQUE :

La Méduse est une frégate française devenue célèbre par son naufrage survenu le 2 juillet 1816 au large des côtes de la Mauritanie. Ce naufrage, à l’origine de la mort de 160 personnes, dont 147 abandonnées sur un radeau de fortune, est évoqué par le célèbre tableau de Théodore Géricault : LE RADEAU DE LA MÉDUSE. (1819)

(source et image : WIKIPÉDIA)

INDESCRIPTIBLE BASSESSE
*Qu’avons-nous fait d’autre que nous lamenter
sur nous-mêmes, nous menacer, nous voler, nous
battre, nous entretuer et vouloir avant tout sauver
notre peau tout en sachant combien, dans notre
situation, il était vain de le faire? Notre espérance
de vie…est aussi limitée que l’espace exigu dans
lequel nous sommes confinés*
(Extrait : LA MALÉDICTION DE LA MÉDUSE)

C’est un récit très dur qui raconte une réalité historique dont il n’y a pas de quoi être fier : Le naufrage de la frégate française LA MÉDUSE et l’abandon en mer de près de 150 hommes laissés à eux-mêmes sur un radeau précaire, mal conçu, mal bâti et beaucoup trop petit pour tenir en vie autant de monde.

La plume d’emptaz est puissante, mettant en perspective l’incompétence crasse des politiciens et officiers de marine de l’époque. Même si le livre prend davantage la forme d’un roman d’aventure plutôt qu’un récit historique, l’ouvrage est bien documenté et est basé sur une étude sérieuse du drame cruel qui s’abattu à l’époque sur le fleuron de la marine française et sur le radeau de fortune qui a emporté tant de vies.

Cette étude de la tragédie, l’enquête faite à l’époque assortie de reconstitutions et d’investigations approfondies rendent le récit crédible. Heureusement, l’auteur s’est abstenu des longueurs et des artifices dont on peut s’attendre habituellement dans ce genre de récit. Il lui a tout de même fallu rapporter des faits qui évoquent l’horreur, la cruauté, la violence, allant jusqu’à l’indescriptible bassesse humaine : l’anthropophagie.

J’ai ressenti une forte émotion entre autres parce que le récit évoque le peintre Théodore Géricault qui était un contemporain du narrateur de l’histoire Jean-Baptiste Savigny. Dans sa célèbre toile, Géricault a mis de côté violence, cannibalisme et actes de cruauté pour s’attarder à l’expression de la douleur, la souffrance intérieure, la peur et la privation sans compter la promiscuité.

*Il est vrai que la critique officielle a déjà daubé sur l’obscurité de la toile après l’avoir découverte au théâtre Italien. Chacun s’attendait à des scènes de rixe et d’anthropophagie, or tout est dans les yeux des naufragés qui disent ce que nous avons enduré, ce que nous avons fait et notre espoir insensé. Mais pour s’en rendre compte, il faut prendre le temps d’observer. (Extrait : LA MALÉDICTION DE LA MÉDUSE.) C’est presqu’un miracle que cette toile n’ait pas été censurée à l’époque.

Le récit prend rapidement le lecteur dans sa toile car, avec une expression littéraire vigoureuse, il n’est pas sans nous faire réfléchir sur l’instabilité et la fragilité de la nature humaine lorsque celle-ci est confrontée à la terreur et qu’elle est confrontée aux bas-fonds du désespoir. Le récit m’a captivé jusqu’à développer l’impression par moment que j’étais moi-même sur le radeau.

Je vous invite donc à une véritable exploration de l’âme humaine avec LA MALÉDICTION DE LA MÉDUSE, un récit fascinant, celui d’une tragédie issue de la lâcheté et l’incompétence qui livre aux affres du désespoir 147 êtres humains sur le radeau de la honte…

La méduse est un navire militaire français de type frégate construit au début des années 1800. Il a été lancé le premier juillet 1810, s’est échoué et a fait naufrage le 2 juillet 1816. Cette frégate avait 47 mètres de long, 12 mètres de large avec une coque renforcée par des plaques de cuivre. Le navire de 1433 tonneaux était équipé d’une quarantaine de canons. L’orgueil de la marine française…victime de l’incompétence et de la crasse politique et monarchique…

Érik Emptaz est un journaliste français intimement lié au célèbre hebdomadaire satirique français LE CANARD ENCHAÎNÉ, journal d’investigations qui a mis au jour de nombreux scandales et où il est entré en 1978 comme responsable du trimestriel LES DOSSIERS DU CANARD avant de devenir éditorialiste et rédacteur en chef en 1990. Parallèlement, il écrit quelques livres à saveur politique ou dramatique en commençant par LA MALÉDICTION DE LA MÉDUSE en 2005.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 26 novembre 2017