MEMORY, Arnaud Delalande

Ils se souviennent parfaitement de leur vie jusqu’à leur accident, du nom de leur maitresse en maternelle, de la couleur de leurs chaussures à sept ans… Mais après, c’est la page blanche. Au bout de trois, cinq, six minutes, jamais plus, leur mémoire s’efface. Elle coule comme du sable. Et c’est implacable. Ici, nous leur offrons un accompagnement personnalisé. Le personnel s’appelle Memory, et les patients… nos Dory.

Extrait : MEMORY, d’Arnaud Delalande. Format papier : Cherche midi éditeur, 2020. 320 pages. Version audio, Lizzie éditeur 2022, durée d’écoute : 7 heures 43 minutes. Narratrice : Clémentine Domptail. Édition numérique : Cherche midi éditeur, 2021, 303 pages.

Un mort sous huit paire d’yeux

Dans une clinique spécialisée totalement isolée, lors d’une fête, un patient est retrouvé pendu. Le drame a les apparences d’un suicide mais il se trouve que ça pourrait bien être un meurtre déguisé. Un mort, huit témoins, un huis-clos. L’affaire ne semble pas aussi simple qu’elle en a l’air car les témoins souffrent d’amnésie antérograde, leur mémoire se limitant à environ six minutes.

C’est une histoire étrange qui représente un défi intellectuel intéressant pour les lecteurs et lectrices parce que la clé de l’énigme se trouve dans la mémoire de personnes amnésiques. Si ça se trouve, un patient pourrait très bien ignorer sincèrement avoir commis un meurtre. Quoiqu’il en soit, ce sera un vrai casse-tête pour l’inspectrice Jeanne Ricoeur.

Ce récit est chargé d’irritants. D’abord, son développement est d’une lenteur exaspérante. Même l’introduction ne finit pas de finir et pourrait pousser certains lecteurs à fermer le livre. Ensuite, j’ai trouvé que l’aspect médical n’a été qu’effleuré et mal inséré dans l’histoire qui devient plus difficile à suivre. Pour cette raison, j’ai eu de la difficulté à entrer dans cette histoire mais il y a pire.

Je n’ai pas pu m’attacher vraiment à l’inspectrice Jeanne Ricoeur, personnage froid continuellement rattrapée par son passé : retirée à ses parents à 3 ans, adoptée par la suite, adolescence difficile, problèmes d’alcool, et elle est maintenant en deuil de son père adoptif. C’est lourd, long et rasant.

Je me suis souvent exprimé sur ce site à propos de cette tendance des auteurs de romans policiers à surexposer les états d’âme de leurs héros policiers et les forcer à traîner leur passé comme un boulet de forçat. Il arrive que ce soit intéressant si ce n’est pas surdéveloppé mais j’ai souvent eu l’impression que les auteurs procédaient à du remplissage.

Et c’est encore plus compliqué dans le cas de Jeanne, car elle est menacée de mort dans cette histoire. Ça ajoute à la complexité du récit qui reste malgré tout sans saveur, sans suspense et malheureusement, l’élément-clé de cette histoire, rien de moins que la mémoire, est tristement sous-développé.

Il y a malgré tout des points intéressants auxquels on peut s’accrocher. L’intrigue est là. Comme je l’ai mentionné d’entrée de jeu, cette histoire est un beau défi pour la logique et qui tient le lecteur dans le coup. Le sujet est original.

J’ai trouvé aussi intéressant ce petit paradoxe qui s’est installé dans le récit et qui a été bien maîtrisé par l’auteur : la policière qui cherche à oublier son passé et qui se retrouve au milieu d’acteurs qui cherchent à se rappeler…le présent. C’est une mise en abîme qui s’imprègne efficacement dans l’ensemble du récit.

Enfin, MEMORY est un huis-clos qui pousse à la réflexion sur le fonctionnement de la mémoire et sur ce qui peut nous arriver le jour où elle nous manquera totalement. Ça pousse aussi à l’empathie.

Suggestion de lecture : CYANURE, de Camilla Läckberg


L’auteur Arnaud Delalande

Du même auteur

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
le samedi 22 août 2026

L’ALIÉNISTE

Commentaire sur le livre de
Joaquim Maria Machado de Assis

*Parler de la folie, quelle étrange entreprise…
Les cliniciens ont substitué au langage de la
folie leur langage sur la folie. *
 (L’ALIÉNISTE, Joaquim Maria Machado de Assis,
extrait de la préface de Pierre Brunel, Métailié éditeur,
1984, format numérique, 98 pages)

Simon Bacamarte, aliéniste diplômé, s’installe dans une paisible bourgade brésilienne et, au nom de la science, fonde un asile d’aliéné. Il classe d’abord et enferme tous les lunatiques, mais son emprise sur la cité déclenche un mécanisme diabolique qui va atteindre la totalité de la population. Avec ce savant en délire, Machado s’attaque avec humour aux dogmatismes scientifiques et politiques. L’aliéniste vit un carnet à la main ; il note les réactions de tous, y compris les siennes. Doit-on le craindre ou rire de lui, comme si l’étude de la folie ne pouvait être que folie

Pas de folie sans fou
*L’attitude de Simon Bacamarte leur parut lourde
de menaces, de calcul et probablement de sang.
L’inconvenance a passé les bornes jugèrent les
deux femmes. Et l’une comme l’autre prièrent
Dieu d’écarter l’épisode tragique qui risquait de
suivre. *
(Extrait)

Malgré toute la gravité du sujet traité, j’ai trouvé que l’auteur ne manquait pas d’humour. Le sujet est grave et parfaitement intemporel. En effet, il est question ici de folie. Voyons le synopsis : L’aliéniste, c’est Simon Bacamarte, un scientifique spécialisé dans l’étude et le traitement de la folie. Au XIX siècle, les contemporains de l’auteur appelait cela un aliéniste. Aujourd’hui, on appelle ça un psychiatre et le terme *Folie* a été banni, remplacé par maladies mentales ou psychiatriques.

Donc le bon docteur s’installe dans une petite ville brésilienne : Itaguaï pour fonder un asile d’aliénés qui portera le nom de *Maison verte*. Je reconnais là, la griffe de Machado de Assis. La personnalité et la force de Bacamarte sont telles que toute la ville lui donne sa bénédiction pour qu’il agisse à sa guise. Mais la définition que Bacamarte se fait de la folie est telle que je me suis demandé, comme lecteur, qui n’était pas fou dans cette histoire.

Un conseiller municipale dissident, personnage de cette histoire exprime parfaitement ma pensée : *Si tant de gens, dont nous estimons qu’ils ont du jugement, sont enfermés en tant que déments, qui nous assure que l’aliéné n’est pas l’aliéniste lui-même ? * (Extrait)

Qu’est-ce qui arrive à une ville quand, de sa population, quatre personnes sur cinq sont déclarées folles? Et quelles dimensions a-t-elle cette maison verte. Des fois, il s’agit d’une bonne carricature pour nous pousser à la réflexion même s’il est question de folie et particulièrement de la définition toute relative qu’on peut lui donner.

C’est un récit tout à fait captivant qui nous réserve des surprises, dont un fantastique revirement de situation qui nous laisse finalement avec autant de fous qu’avant. La plume est légère mais le sujet est grave et pourtant, le résultat final est d’une grande sensibilité et d’une gravité qui saute aux yeux…un problème qu’on tente de régler par l’absurde.

Il ne suffit pas de nous demander si celui qui est le plus fou ne serait pas celui qui voit la folie partout finalement. Machado di Assis va plus loin. Il soulève des questionnements de Société dérangeants. Par exemple, comment le charisme d’une personne peut sceller le destin d’une Société dont les membres sont abaissés au rang de moutons ? Ça s’est vu avec Hitler, Staline et combien d’autres ? C’est quoi exactement la folie ? Quelles sont les limites de l’éthique?

Les contemporains de l’auteur ne se posaient sans doute pas ces questions mais je sais que ce que j’ai lu, c’est un récit fort et d’une brûlante actualité et qui entre dans la vaste zone grise qui sépare la raison de la folie.

De nombreux passages cinglants et bien grossis nous gardent bien campés dans l’histoire : *Tout était folie. Amateurs d’énigmes, auteurs de charades ou d’anagrammes, gens médisants ou curieux de la vie des autres, noceurs et galants, contrôleurs et inspecteurs trop imbus d’eux-mêmes, plus personne n’échappait aux émissaires de l’aliéniste. * (Extrait).

Même si le récit a un peu l’allure d’un conte, il jette un regard sérieux et sévère sur la Société, ce qui n’est pas sans me rappeler les plaidoyers du grand Voltaire en particulier dans son TRAITÉ DE LA TOLÉRANCE. L’ALIÉNISTE est un livre qui atteint le cœur et la raison. À lire absolument.

Suggestion de lecture : RAVAGE, de René Barjavel

Joaquim Maria Machado de Assis est un écrivain brésilien (Rio de Janeiro, 21 juin 1839 – Rio de Janeiro, 29 septembre 1908), fondateur et « Président Perpétuel » de l’Académie brésilienne des lettres. Né d’un père mulâtre et ouvrier, et d’une mère portugaise, blanchisseuse. Pour aider sa mère veuve, Machado de Assis exerce divers métiers, dont, à treize ans, celui de typographe et, plus tard, celui de journaliste.

Autodidacte de génie, il apprend le français et l’anglais, et se dote d’une très grande culture littéraire. Il publie ses premiers poèmes dès l’âge de 16 ans. Il obtint en 1872 un poste de fonctionnaire au ministère de l’agriculture. Cette situation lui permit de publier des romans et des nouvelles qui firent rapidement de lui le grand homme des lettres brésiliennes. En 1897, il fonda l’Académie brésilienne des lettres et devint son président jusqu’à sa mort en 1908.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 1er juin 2024