Un homme et son péché

Commentaire sur le livre de
CLAUDE-HENRI GRIGNON

*…et il pensait à tous les billets qu’il avait accumulés à des taux variant entre huit et vingt-cinq pour cent et aux gages qui s’entassaient près des trois sacs d’avoine. Puis, suprême bonheur, Donalda ne lui arrachait plus ses pièces de vingt-cinq sous pour s’acheter des épingles à cheveux, du ruban, de la flanelle, des lacets de bottines, du coton, toutes choses enfin dont il se passerait bien, lui, et qui sont des objets de luxe et de perdition… *

Extrait : UN HOMME ET SON PÉCHÉ, de Claude-Henri Grignon. Édition de papier, Stanké éditeur, 2003, 216 pages. Édition audio : Vues et Voix éditeur, 2022. Durée d’écoute : 4 heures 15 minutes. Narrateurs : Nicholas Gendron et Pierre Lebeau.

Sous le regard du redoutable curé Labelle, protecteur des pays d’en haut, les bâtisseurs s’acharnent à développer les Laurentides. Des terres de roche qui nécessite un travail colossal. Séraphin Poudrier, lui l’avare, compte son or aux dépens des pauvres colons qu’il exploite. La richesse et les rêves d’ailleurs meilleurs séparent les *nés-pour-un-petit-pain* des audacieux qui aspirent à briser le carcan traditionnel de la société québécoise. Pour agir et cesser de subir, il y a un prix à payer.

 

Un immortel de l’imaginaire québécois

Séraphin, homme avare à l’extrême, prête aux habitants de son village à taux usuraires, étouffants. Sa femme, la courageuse Donalda, est le seul être vivant que Séraphin semble aimer sincèrement. Pourtant, lorsqu’elle tombe malade, Séraphin refuse les services d’un docteur de peur que ça lui coûte trop cher mais demande à Alexis s’il peut emprunter sa fille pour faire les corvées et aider Donalda.

Les soins nécessaires faisant défaut, Donalda meurt. Séraphin la place dans un cercueil trop petit pour elle et l’enterre au cimetière, dans le lot des Poudrier. Peu touché, il se console en se disant qu’il n’aura plus à l’entretenir.

Même pour les cœurs de pierre, il arrive que le vent vire. Un jour, une des vaches de Séraphin tombe à l’eau. Au moment où il tente de la sauver, il se rend compte que sa maison est en feu. En panique, Séraphin se précipite pour sauver les pièces d’or qu’il avait cachées dans un sac d’avoine. Je vous laisse découvrir, chers lecteurs/lectrices, le destin de l’avare.

UN HOMME ET SON PÉCHÉ était un radioroman de la génération de mes parents. À la fin des années 1950, j’ai eu l’occasion d’écouter quelques épisodes à CBF 690 qui avait attisé ma curiosité. Mais ce n’est rien à côté de l’intérêt que je développerai plus tard pour la série télévisuelle LES BELLES HISTOIRES DES PAYS D’EN HAUT diffusée plus tard à partir des années 1960 à la télévision de Radio-Canada, CBFT canal 2 à l’époque. Mais ça, c’est une autre histoire.

Plus de 60 ans plus tard, je lis le livre et j’écoute une version audio. J’en ai été enchanté et aussi émerveillé de la prestation de Nicholas Gendron et Pierre Lebeau. C’était un défi pour moi ce retour aux sources car la seule référence que j’avais de Séraphin Poudrier remonte aux BELLES HISTOIRES DES PAYS D’EN HAUT avec Jean-Pierre Masson dans le rôle de Séraphin. Auparavant, je n’avais vu Hector Charland dans ce rôle que deux ou trois fois, c’est un beau livre à découvrir ou redécouvrir.

Jamais un roman québécois de Claude-Henri Grignon ne s’est multiplié à ce point depuis sa parution en 1933. Feuilleton radiophonique puis téléromans refaits puis repris à répétition, cinéma, bande dessinée, l’avare Séraphin et sa pauvre Donalda ont enragé ou fait pleurer plusieurs générations de québécois.

Sous la férule du gros curé Labelle, les personnages de ce roman culte s’acharnent à peupler puis développer le territoire à la terre ingrate des Laurentides. L’avare y fait figure de démon qui compte son or aux dépens des pauvres colons qu’il exploite. La richesse et les rêves d’ailleurs meilleurs séparent les nés-pour-un-petit-pain des audacieux qui aspirent à briser le carcan traditionnel de la société québécoise. Pour agir et cesser de subir, il y a un prix à payer. Cet HOMME ET SON PÉCHÉ en profite d’une mesquinerie à l’autre.

©none Les Éditions Kampus (P)2021 Vues et Voix

Suggestion de lecture : LES FILLES DE CALEB, d’Arlette Cousture

Quatre comédiens du radioroman « Un homme et son péché » de Claude-Henri Grignon, jouant sur les ondes de la station CBC (Radio- Canada) à Montréal. De gauche à droite, nous reconnaissons Hector Charland (Séraphin Poudrier), Juliette Béliveau, Paul Guèvremont et George Alexander


UN HOMME ET SON PÉCHÉ donnera naissance à une des téléséries les plus adulées par la francophonie canadienne dans l’histoire de la télévision : LES BELLES HISTOIRES DES PAYS D’EN HAUT.


L’auteur Claude-Henri Grignon


Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
le samedi 13 décembre 2025

Le bureau des affaires occultes

Commentaire saur le livre
d’ÉRIC FOUASSIER

*Selon les témoignages… le fils de la maison s’était jeté volontairement d’une fenêtre de l’hôtel paternel. Il avait été tué sur le coup. De prime abord, le suicide ne semblait pas faire le moindre doute.  Cependant, ce qui rendait la chose peu banale, c’est que Lucien Dauvergne avait mis fin à ses jours en présence de sa mère qui s’inquiétait de son absence prolongée et était montée le chercher à l’étage… Les proches du défunt… avaient tous assuré qu’aucun signe, au cours de la soirée, n’avait pu laisser augurer pareille issue funeste. *

Extrait : LE BUREAU DES AFFAIRES OCCULTES, Éric Fouassier, Albin Michel éditeur 2021, 384 pages, papier. Version audio : LIZZIE éditeur, 2021, durée d’écoute 10 heures 36 minutes, 891 mo, narrateur : Benjamin Jungers


L’auteur Éric Fouassier

Une étincelle dans la Sainte-Barbe

C’est un beau roman, développé dans un contexte historique bien mis en valeur. Nous sommes en 1830. Paris ne s’est vraiment jamais remise de la révolution et elle n’est pas au bout de ses peines. La monarchie absolue n’existe plus. Elle a été remplacée par une monarchie parlementaire.

Celui qui se fait appelé <Le roi des français> Louis-Philippe, patauge dans l’incertitude politique et doit composer avec une opposition virulente et agressive. L’équilibre social est fragile. Nous suivons un jeune inspecteur nommé par le légendaire Vidocq à la brigade de sûreté : Valentin Verne. Un homme au passé tortueux qui accepte d’enquêter surf la mort suspecte d’un homme politique influent.

Mais Verne est surtout obsédé par la traque d’un criminel insaisissable appelé le Vicaire qu’il s’est juré d’épingler. En enquêtant sur la mort du politicien, Verne n’a pas idée de ce qui l’attend…traîtrise, complot, machination, trahison et mise au jour d’une sinistre organisation : le renouveau jacobin qui tente de dupliquer les heures de gloire de la révolution sous Robespierre.

Il faut faire attention au terme <occulte> dans le titre. L’histoire se déroule effectivement à une époque où on prête facilement un caractère surnaturel aux énigmes insolubles. Mais ici le terme a surtout un sens politique. Aussi il est impératif de conclure les enquêtes afin de conserver un équilibre politique déjà précaire car dans la première moitié du XIXe siècle, la France demeure une poudrière.

J’ai lu ce livre avec beaucoup d’intérêt, voire de plaisir. Le contexte historique est bien soigné et le personnage central, Valentin Verne est particulièrement bien travaillé. La psychologie des personnages est bien développée et l’intrigue est prenante. Le développement de l’histoire est constant, le fil conducteur assez stable. L’intrigue est double mais si une affaire est résolue avec un bel effet de surprise, l’enquête sur le vicaire n’est pas aboutie et m’a laissé sur ma faim.

Heureusement, tout est en place pour une suite qui permettra sans doute de nous expliquer où l’auteur veut en venir d’autant qu’il nous laisse sur la nomination de Verne au poste de chef du bureau des affaires occultes. Entre temps, j’ai pu profiter d’une plume fluide, agréable et d’une intrigue digne du titre.

En passant, pour la version audio, très belle narration du comédien Benjamin Jungers.

Suggestion de lecture : LES AVENTURES OCCULTES DE LADY BRADSLEY, d’Olivier Saraja

Du même auteur

Bonne lecture
Bonne écoute
le samedi 28 septembre 2024

LE GRAND MEAULNES

Commentaire sur le livre de
ALAIN-FOURNIER

*Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays, lorsque Meaulnes arriva. J’avais quinze ans. C’était un froid dimanche de novembre…C’était un grand garçon de dix-sept environ. Je ne vis d’abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d’une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu’il souriait…*

(CITATION : LE GRAND MEAULNES, Alain Fournier, pour la présente, Gallimard éditeur 2009, édition de papier, 415 pages, format poche)

À la fin du XIXe siècle, par un froid dimanche de novembre, un garçon de quinze ans, François Seurel, qui habite auprès de ses parents instituteurs une longue maison rouge –l’école du village–, attend la venue d’Augustin que sa mère a décidé de mettre ici en pension pour qu’il suive le cours supérieur: l’arrivée du grand Meaulnes à Sainte-Agathe va bouleverser l’enfance finissante de François…

Lorsqu’en 1913 paraît le roman d’Alain-Fournier, bien des thèmes qu’il met en scène –saltimbanques, fêtes enfantines, domaines mystérieux– appartiennent à la littérature passée, et le lecteur songe à Nerval et à Sylvie. Mais en dépassant le réalisme du XIXe siècle pour s’établir, entre aventure et nostalgie, aux frontières du merveilleux, il ouvre à un monde d’une sensibilité toujours frémissante, et qui n’a pas vieilli.

Une lecture de toujours

C’est une histoire étrange, très singulière. Je crois que la beauté de l’écriture tranche sur l’histoire. Voici un personnage énigmatique à la psychologie complexe, Augustin Meaulnes qui arrive de nulle part et s’installe dans sa pension, son école et s’installe surtout dans la vie de ses pairs, en particulier François Seurel, le narrateur qui lui voue une admiration démesurée. Et pourtant, Meaulnes est un aventurier qui va et vient, à la recherche de son amour, à la poursuite de ses rêves. Meaulnes, c’est le domaine mystérieux, un endroit fantastique, onirique qu’il ne retrouvera jamais mais qui imprimera dans son âme un romantisme impénétrable.

Ce romantisme est en opposition avec son goût pour la liberté. Voilà son fardeau…il a toutes les qualités mais il est inatteignable : *Tant de folies dans une si noble tête. Peut-être le goût des aventures plus fort que tout…* (Extrait)

Je crois que pour comprendre LE GRAND MEAULNES, il faut comprendre Alain Fournier, un personnage aussi complexe que son héros qui traduit ses rêves…en rêves, un personnage sensible et empathique, mort prématurément dès son entrée dans l’effroyable guerre 14-18. Pour son ami Jacques Rivières, qui présente un émouvant portrait de Fournier, en annexe du Grand Meaulnes, la disparition de l’auteur laisse un triste vide parce que, et ça, c’est ce que je crois, la construction de son plan littéraire allait bon train. Son départ prématuré y a mis fin. C’est cette discontinuité qui me fait considérer l’oeuvre comme inachevée

Le personnage aurait maturé en même temps que son créateur et il serait revenu d’une façon ou d’une autre, rêveur, détaché, mystérieux, enveloppant toujours à la recherche de son amour et toujours soucieux de son pusillanime ami François.

Le lien autobiographique avec LE GRAND MEAULNES saute aux yeux : *Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fui, au-delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais toute entière avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et téméraire. * (Jacques Rivière, ami d’Alain-Fournier, avec qui il échangea une abondante correspondance avant de devenir son beau-frère.)

L’ouvrage, d’abord destiné à la jeunesse n’a pas résisté aux assauts du temps. J’ai trouvé plutôt difficile de m’attacher à ses personnages surannés, au romantisme torturé d’Augustin, le roman poétique n’a plus tellement la faveur des jeunes adultes lecteurs/lectrices.

Personnellement, la quête d’aventure d’augustin m’a davantage ému que son idéalisme amoureux. C’est une écriture d’un autre temps, mais elle est tellement belle, envoûtante et profonde qu’elle m’a ému.


La plume de monsieur Fournier m’a aussi conforté dans l’idée que LE GRAND MEAULNES demeure un monument littéraire. Son langage et la force tranquille du texte m’ont davantage bouleversé que le cœur d’amadou d’Augustin et son histoire un peu tortueuse au caractère indéniablement onirique. C’était un beau moment de lecture.

Suggestion de lecture : L’ÉTRANGER, d’Albert Camus

LE GRAND MEAULNES AU CINÉMA

Photo extraite du film LE GRAND MEAULNES, réalisé en 2007 par Jean-Daniel Verhaeghe avec Nicolas Duvauchelle, Jean-Baptiste Maunier et Clémence Poésy. Le roman a également été adapté au grand écran en 1967 par Jean-Gabriel Albicocco.


L’auteur Alain Fournier (1886-1914)

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 8 septembre 2024