LE TUEUR DU DIMANCHE, de JOSÉ GIOVANNI

*Une seule question : pourquoi est-ce que vous
descendez une femme par dimanche? Merde,
qu’est-ce qu’on lui racontait là? À cette seconde,
il sentit le canon d’une arme qui lui entrait dans
la bouche jusqu’au gosier en lui donnant envie
de vomir.*
(Extrait : LE TUEUR DU DIMANCHE, José Giovanni,
Éditions Gallimard, 1985, numérique, 126 pages.)

À Genève, un tueur en série assassine des femmes à coups de couteau à raison d’une par dimanche matin. Un point en commun chez les victimes : elles sont riches. L’enquête a été confiée au commissaire Kramer mais le policier éprouve beaucoup de difficulté à établir un profil précis du tueur qui n’a apparemment pas de mobile. Pourquoi seulement des femmes, et pourquoi seulement le dimanche? Alors qu’un vent de panique gagne la ville de Genève, le commissaire Kramer va recevoir l’aide inattendue de Rufus, un ouvrier de fonderie qui se trouverait mêlé tout à fait par hasard à ces crimes. 

Des dimanches mortels
*Des petits chocs heurtèrent la poitrine de
léopold. Ça ne faisait pas mal. Comme si
on l’avait touché du doigt. Mais il étouffa,
ouvrit sa bouche, très grande, sentit la
rambarde contre son dos et ne vit même
pas que la neige rougissait.*
(Extrait : LE TUEUR DU DIMANCHE)

LE TUEUR DU DIMANCHE est un roman policier tout à fait typique de la SÉRIE NOIRE de Gallimard qui propose une forme particulière de littérature policière évoquant le côté obscur de la Société. C’est une de mes rares incursions dans la SÉRIE NOIRE et je dois dire que le TUEUR DU DIMANCHE m’a gardé en haleine du début à la fin.

D’abord, c’est un roman assez bref, 125 pages. Pas de longueurs, pas d’errance. Giovanni ne tourne pas autour du pot et plonge dans le vif du sujet dès le départ : un meurtre à la page 1. Puis tout s’enchaîne rapidement. Le policier Kramer et ses acolytes, d’abord tournés en bourriques vont d’indice en indice puis tout finit par se préciser.

Et pour ajouter à la tension du lecteur, tout porte à croire qu’on a coincé puis abattu le meurtrier…surprise imprévisible pour le lecteur coincé lui aussi dans une intrigue puissamment ficelée, ce n’était pas le bon…

C’est un roman très violent dans lequel les meurtres s’accumulent. Mais ce qui m’a surtout sauté aux yeux, c’est la violence du langage et ça va bien au-delà du langage populaire. L’écriture est très argotique, glauque, froide, directe et d’une crudité pour le moins implacable : *On t’aura, espèce de fumier!…on te plombera!…cent kilos de plomb dans tes tripes de pourceau! (Extrait)  

Le traducteur s’est donné libre cours comme on voit. *Le sang noyait les cartilages brisés et le truand vomissait déjà le reste de ses dents. Sur le trottoir noyé de bave on ne le voyait pas. Mais dans la bouche de leur propriétaire, ça faisait un sacré vide. (Extrait) Il serait intéressant de voir ce que ça donnerait en jargon québécois. Quoiqu’il en soit, prendre autant de liberté dans une traduction peut-être parfois agaçant.

L’auteur est plus nuancé quand il décrit la mort des victimes du TUEUR DU DIMANCHE, de quoi entretenir les émotions déjà fortes du lecteur : *Mme Risler se sentit touchée à la poitrine…elle heurta la terre battue…le regard gris-bleu qui avait chauffé les tempes de plus d’un homme se révulsa. Sa vie n’était plus qu’un énorme tampon d’ouate qui l’étouffait et, elle eût, pour finir, la sensation qu’on lui maintenait la tête dans une piscine remplie de lait. Et ce fut tout.*(extrait)

Quand on lit ce genre de polar noir pour la première fois, ça donne un coup, tellement l’écriture est descriptive, et la trame violente. Même si l’écriture est teintée d’argots, je la trouve supérieure à beaucoup de polars que j’ai lus comme la série San Antonio dont j’ai déjà parlé sur ce site.

Bref, ce livre m’a remué. Il est assez court. Il se lit vite et bien. Les personnages ne sont pas particulièrement attachants mais l’auteur a fait preuve de beaucoup d’imagination et en ce qui me concerne en tout cas, il a su m’agripper dès le départ. Rythme rapide et sans retenue caractérisent ce polar très noir.

C’est cette lecture qui m’avait donné l’idée d’en savoir plus sur la SÉRIE NOIRE de GALLIMARD. Cette impressionnante collection fait l’objet d’un commentaire sur ce site. Cliquez ici .

Suggestion e lecture : À L’OMBRE DE LA MONTAGNE, de Kathleen Brassard

José Giovanni est un auteur, réalisateur et scénariste français né à Paris en 1923. Condamné à mort en 1948 pour complicité dans une affaire de meurtre, Joseph Giovanni échappera finalement de peu à la guillotine, sa peine étant commuée par l’état en 20 ans de travaux forcés. Il est libéré en 1956. Mais c’est dans le Couloir de la Mort qu’il s’oriente vers l’écriture.

Son premier récit relatant sa tentative d’évasion de la prison de la santé, LE TROU est publié chez Gallimard en 1957. Une vingtaine de romans suivront dont plusieurs chefs d’œuvres du roman noir, une quinzaine de scénarios et 20 films dont LE CLAN DES SICILIENS.  En fait, c’est l’écriture qui a rescapé José Giovanni. Il a œuvré avec passion jusqu’à sa mort en 2004.

LE TUEUR DU DIMANCHE a été adapté pour la télévision, réalisé par l’auteur lui-même, José Giovanni en 1985. On retrouve dans la distribution George Wod dans le rôle du commissaire Kramer et Rufus (photo) dans le rôle de Léopold.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 13 août 2017

RING (LE CERCLE) livre de KUJI SUZUKI

*Arumi se souvient très bien de la sensation de froid remontant le long de sa colonne vertébrale… -Vous voulez dire que même si la télévision n’était pas branchée vous avez vu des images sur l’écran? …-Tout à fait. J’en tremblais vous savez…* (Extrait de RING de Kuji Suzuki, Pocket Terreur, 1991 édition numérique, 260 pages)

Le journaliste Asakawa Kazayuki enquête sur la mort simultanée de quatre jeunes gens, apparemment d’une crise cardiaque. L’enquête amène le journaliste à la découverte d’une mystérieuse cassette vidéo qui livre un message glacial : celui qui regarde cette vidéo mourra au bout de 7 jours s’il ne suit pas les instructions. Pour éclaircir ce mystère, Asakawa regarde la vidéo et découvre avec horreur que les instructions ont été effacées. S’il veut survivre, il doit comprendre le sens de cette effroyable malédiction, et saisir la signification cachée des images énigmatiques et éprouvantes livrées par la vidéo. 

La cassette qui tue
*Un froid déplaisant entoure ses épaules et descend
le long de sa colonne vertébrale. Son T-shirt est
trempé d’une sueur glacée et elle n’arrive pas à
contrôler les réactions trop violentes de son corps…
Les glaçons dans son verre craquent avec un
bruit sec. Alors, Satoko, comme piquée au vif,
se retourne enfin.
(Extrait : RING v.f. LE CERCLE)

Pour comprendre le lien entre une cassette vidéo maudite et la mort de quatre adolescents, Asakawa, le journaliste ne se donne pas le choix. Il visionne la cassette mortelle, puis son ami Ryuji qui l’aidera dans sa quête la visionne aussi, et, accidentellement, la femme d’Asakawa et ses deux filles.

Résultat : un récit oppressant et horrifiant dans lequel l’auteur garde constamment l’effroi, l’angoisse et la peur sur les talons de son personnage principal qui a une semaine pour élucider le mystère et conjurer le sort.

C’est un récit puissant, bien bâti, qui laisse peu de répit et qui propulse le lecteur dans le monde peu rassurant du paranormal car toutes les questions que se pose Asakawa relèvent de ce domaine : Comment les images étranges de cette cassette ont-elles pu provoquer la mort des jeunes exactement une semaine après leur visionnement?

Serait-ce un sortilège et si oui comment le conjurer? Et l’auteure de cette macabre malédiction, Sadako, qui était-elle vraiment et quelles étaient ses motivations. Le mal pourrait-il se répandre comme un virus?

En fait, RING est une longue enquête journalistique menée avec une incroyable minutie par le journaliste Asakawa. Le but : sauver sa femme, ses filles et son ami d’une mort horrible provoquée par une cassette maudite.

Cette minutie et de nombreux détails aussi pertinents qu’intrigants ne sont pas évidents dans l’adaptation cinématographique. C’est pourquoi je recommande fortement de lire le livre avant de regarder le film. Ring est peut-être une des histoires les plus horrifiantes que j’ai lues.

Avant de conclure, j’aimerais mentionner une chose importante. Je ne crois pas vraiment que Suzuki ait dévié du style habituel de la littérature d’horreur asiatique mais j’ai compris que tous les éléments de son histoire baignent dans une sauce typiquement japonaise et j’ai fait une recherche pour mieux comprendre la culture et la mentalité japonaise en matière de croyances.

D’abord, j’ai découvert que RING est inspiré de faits véridiques et ensuite que la capacité des fantômes à se manifester sur des supports audiovisuels est une croyance tenace encore très répandue au Japon. Cette compréhension de la culture japonaise, qui est loin d’être complète m’a quand même permis d’apprécier davantage cette histoire que je ne suis pas prêt d’oublier.

Enfin, la conclusion de RING laisse la porte ouverte à une suite…

*Il peut se passer n’importe quoi dans le futur. En mettant en œuvre toute la sagesse des hommes, peut-être pourrions-nous trouver une solution. C’est une épreuve pour l’humanité. Les démons apparaissent sous des formes différentes à chaque époque. On a beau essayer de s’en débarrasser, ils reviennent toujours.*

Je vous laisse donc le soin de découvrir la suite DOUBLE HÉLICE de Kôji Suzuki publiée en 1995.

Suggestion de lecture : MALEFICIUM, de Martine Desjardins

Koji Suzuki est un auteur et romancier japonais de science-fiction né le 13 mai 1957. Il a écrit entre autres Double hélice, la boucle, une nouvelle : L’eau flottante (de laquelle a été tiré le film DARK WATER). Ring est son deuxième roman. Sa montée en popularité a été fulgurante et le roman est devenu rapidement un best-seller.

L’adaptation de RING au cinéma par Gore Verbisnky en 2002 a réactualisé l’œuvre de Suzuki, les ventes du livre atteignant plus de 3 millions d’exemplaires. Bien sûr, Ring a une suite. En 1995, Suzuki a publié le deuxième volet de la trilogie : Rasen, DOUBLE hélice en version française, récipiendaire du prix Yoshikama Eiji pour les jeunes écrivains. Loop, le troisième volet a été publié en 1998.

COMPLÉMENT CINÉMA:



LE CERCLE du réalisateur Gore Verbinsky et qui est sorti en 2002 est un *remake* du film RINGU réalisé par le Japonais Hideo Nakata quatre ans plus tôt. Inspiré d’une légende urbaine le film est devenu un classique du cinéma d’horreur. Nakata a aussi réalisé LE CERCLE 2, production americano-japonaise sortie en 2005 et qui reprend à peu près la même recette avec toutefois quelques nuances. Les effets spéciaux de RING sont époustouflants. On y trouve entre autres ce qui est devenu une image-culte du cinéma d’horreur moderne : La fille qui sort de la télévision.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 6 août 2017 

LA PIEUVRE, le livre de JULIE RIVARD

*Après avoir roulé sur l’asphalte, se tordant pour
chasser la souffrance physique, il rouvrit les yeux
et aperçut, non loin, l’agent du SPVM sous
couverture qui regardait la scène sans réagir.
Henrik crispa le visage pour lui communiquer son
impuissance. En guise de réplique, l’agent prit la
fuite.*
(Extrait : LA PIEUVRE, Julie Rivard, VLB éditeur, 2013
édition de papier, 265 pages.)

Dans le petit village de Cap-à-Nipi, l’agent Henrik Hansen, se bat contre un syndrome de stress post-traumatique à force d’avoir repêché des cadavres et il n’est pas au bout de ses peines. Une organisation criminelle d’un nouveau genre prend racine dans la paisible région : la Pieuvre. Le groupe, composé exclusivement de femmes, sévit dans toute la province. chargé de démanteler l’organisation, Henrik commet l’erreur de prendre l’affaire un peu trop à la légère mais il a tort, surtout lorsque le mystérieux leader du groupe l’entraîne dans les eaux les plus sombres qui soient : celles de son passé.  

Pourquoi pas des femmes?
*Issues pour la plupart de familles dysfonctionnelles,
elles avaient modelé leur comportement sur celui
d’un père minable ou d’un conjoint accro aux séjours
en prison…Pour que ses filles puissent agir à leur
guise, la leader avait eu la brillante idée de déléguer
toutes les besognes routinières à…des jeunes hommes!
C’était le monde à l’envers.
(Extrait : LA PIEUVRE)

Je dirais dès le départ que LA PIEUVRE est un roman *bon-moyen*. Il n’y a pas beaucoup d’action ou peut-être a-t-elle été mal pressentie parce qu’elle ne saute pas aux yeux. L’histoire tourne autour d’une organisation criminelle, composée de femmes et qui s’étend à des grandes villes jusque dans les régions éloignées dont Cap-À-Nipi , un village fictif situé sur la Côte-Nord du Québec. Ces femmes prétendent prendre la place des Hells Angels.

Malheureusement, le sujet qui, au départ, était original, a été très insuffisamment exploité et l’auteure a ouvert grande la porte aux clichés et dans une certaine mesure au machisme, je fais ici référence à l’humour qui est passablement mâle.

Et puis j’ai pu encore une fois lire le développement d’une histoire vieille comme le monde : celle du policier aux prises avec ses démons qui rencontre régulièrement son psychologue…policier qui a une sœur pour laquelle il est très protecteur.

Ce n’est pas tout…il se trouve que le bon policier a eu une flamme amoureuse dans le passé avec la cheffe de la Pieuvre : Eva qui se trouve par hasard dans la région de Cap-À-Nipi et que cette flamme se ravive. C’est du déjà vu et revu. En littérature, cette situation amincit considérablement l’intrigue.

Il y a un dernier détail que j’ai trouvé étrange : l’arrivée d’un personnage mal défini dans la vie d’Astrid, la sœur du policier dont j’ai parlé plus haut. Ce personnage s’appelle Marc Bertollini.

Il arrive de nulle part, tombe amoureux d’Astrid, s’installe à toute fin pratique avec elle. D’où vient-il? Qu’est-ce qu’il vient faire dans l’histoire? Il y a une explication à la fin, mais elle m’a laissé sur ma faim par sa minceur. Était-ce pour brouiller les cartes du côté du lecteur? Possible.

Donc nous avons ici l’exemple d’une bonne idée, mais exploitée avec timidité. Je m’attendais au départ à un polar solide et original mais je suis tombé finalement sur un simple suspense.

Le livre a toutefois des qualités intéressantes. Je pense entre autres à ce petit côté convivial et parfois bon enfant qui rend les personnages sympathiques. Par exemple, le policier principal Henryk Hensen fait équipe avec Denis et Danny Dupuis, une paire de jumeaux qui verse parfois dans le comique et qui n’est pas sans rappeler le célèbre duo de policiers créé par Hergé : Les dupond-Dupont.

Ajoutons à cela une relation très rafraîchissante entre le policier et sa sœur et un bel humour parsemé tout le long du récit. Comme je le disais, cet humour peut faire un peu mâle étant donnée la nature de l’organisation criminelle, mais comme c’est le cas pour le langage un peu cru, l’auteure ne pouvait pas vraiment passer outre..

J’apprends, dans le quatrième de couverture que LA PIEUVRE est le premier volet des aventures du fameux policier Henrik Hansen. Comme je l’ai constaté souvent en littérature policière, le personnage principal a besoin d’aide, notre héro se bat contre un syndrome de stress post-traumatique dont il souffre à force d’avoir repêché des cadavres. L’influence de ce syndrome sur le travail du policier n’est pas évidente mais force quelques épisodes chez le psy.

Bien que je n’aie pas trouvé cette lecture emballante, je lui ai trouvé un petit quelque chose de sympa, de la sensibilité, et j’y ai pris un certain plaisir. Je suis sûr qu’avec le temps, l’auteure va raffiner son personnage principal, mieux mettre en perspective son petit côté ténébreux et surtout mieux ligoter son intrigue. Quoiqu’il en soit, je suis partant pour lire le prochain volet des aventures du policier d’origine danoise : Henrik Hansen.

Suggestion de lecture : LE CHAT ET LES PIGEONS, d’Agatha Christie

Julie Rivard est native de Pointe-Claire. Au moment d’écrire ces lignes, elle habite la ville de Québec où elle a étudié en droit, puis en enseignement de l’anglais. Elle dit avoir écrit son roman à l’âge de 12 ans alors qu’elle était en 6e année du primaire.

C’était peut-être mauvais, mais on sait qu’une véritable passion venait de naître. Elle a d’abord écrit des livres pour enfants et trois romans policiers : MEZZA MORTA, DRAMMA (prix des abonnés du réseau des bibliothèques de la ville de Québec), LA PIEUVRE est son troisième roman.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 30 juillet 2017

LA SÉRIE NOIRE DE GALLIMARD, héritage du gothique

LA LITTÉRATURE NOIRE SANS FRONTIÈRE

Ce que l’on appelle LE ROMAN NOIR est en fait l’héritage, voire la continuité d’un genre littéraire qui était très prisé au XVIII siècle : le roman gothique. LE ROMAN NOIR décrit le côté sombre de nos réalités sociales : Mafia, crime organisé, meurtres en série, corruption, violence, haine, légendes urbaines etc.

Voyons ce que le dictionnaire mondial des littératures de Larousse dit des romans noirs : *Le genre se spécialise dans la peinture de l’excès et de l’horreur, et produit un récit à grands effets qui dit la force et la cruauté du mal, ainsi que la misère (mais aussi la victoire) de l’innocence.*

En 1945, sous l’impulsion de l’éditeur Claude Gallimard, Marcel Duhamel éditeur, traducteur, scénariste et acteur (1900-1977) crée une collection qui mettrait en perspective toutes les angoisses de la société. Le poète et scénariste français Jacques Prévert (1900-1977) arrêtera définitivement le nom de cette collection : SÉRIE NOIRE.

Les débuts sont modestes…quelques parutions ici et là. Mais puisque l’intérêt se manifeste et que la demande prend de l’ampleur, Gallimard s’organise et la SÉRIE NOIRE prend définitivement son envol en 1948, publiant jusqu’à nos jours des milliers de titres. Gallimard a même publié un livre qui raconte l’histoire de la série.

Édition publiée sous la direction d’Alban Cerisier et Frank Lhomeau. Avant-propos d’Antoine Gallimard. Bon marché et largement diffusée, la Série Noire a été accueillie à bras ouverts par les lecteurs français de l’après-guerre fascinés par l’Amérique, scène mythique de ces romans noirs rugueux et haletants puissamment relayés par le cinéma. Marcel Duhamel s’est entièrement voué à cette passionnante entreprise éditoriale, commencée modestement avant de devenir l’une des collections phares des ÉDITIONS GALLIMARD).

PRÈS DE 3000 LIVRES
*…la série noire change en profondeur les codes de la
littérature traditionnelle. Le style moins ampoulé,
plus bref et incisif, mélange l’action à la psychologie…
La Série Noire dépoussière également le roman en
lui greffant le langage parlé de la rue.
(Thomas Morales, journaliste et écrivain, causeur.fr)

Au moment d’écrire ces lignes, la SÉRIE NOIRE en est à sa 76e année de production et elle a toujours de l’avenir. Bien sûr, je n’allais pas me lancer dans la lecture de plus de 2,900 bouquins mais pour bien saisir et approfondir l’influence de la SÉRIE NOIRE sur les plans culturels et littéraires, il fallait que j’aille voir.

Aussi, j’ai sélectionné tout à fait au hasard quatre livres que j’ai lus au complet. Je vous ai déjà parlé du premier, LE TUEUR DU DIMANCHE de José Giovanni, ouvrage dont l’argot irrésistible teinté de spontanéité et de crudité m’avait séduit. Je vous propose maintenant une brève description ainsi qu’un bref commentaire sur les trois autres livres de la SÉRIE NOIRE que j’ai lus.

 LES ANGES NOIRS, Aevar Örn Josepsson : une informaticienne, divorcée, mère de 2 enfants disparaît sans laisser de traces. Tout le monde la cherche, sa famille, ses amis, les policiers et même un faux policier. Ça devient plus complexe qu’une simple disparition. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de m’accrocher à l’histoire. Fil conducteur instable. Le récit est fortement teinté de misogynie et de machisme. Toutefois, malgré la complexité de l’enquête, l’intrigue est soutenue. Reste à se débrouiller avec la toponymie Islandaise.

Le destin de trois personnes se trouve lié de façon inattendue et impitoyable. Ce qui va arriver à Céline, Léopold et Josselin pourrait nous arriver. Violence, cruauté, trahison, rien ne leur sera épargné.

Récit très noir, atmosphère glauque, violent, le sujet est original. La narration est à trois voix en alternance, chaque personnage communiquant au lecteur ses émotions et sentiments. La finale est étrange donnant l’impression d’un roman inachevé. Toutefois, le suspense est évolutif et habile.

Figures de proue de la Série Noire et du polar français, graphomanes talentueux, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont entamé en 2005 un dialogue littéraire qui a donné naissance à plusieurs textes à quatre mains. Avec La mère noire, ils reforment leur duo pour la Série Noire et signent un roman riche des échanges et jeux de langage qui les caractérisent.

À PROPOS DE L’ARGOT DES POLARS DE LA SÉRIE NOIRE

 Je me suis déjà exprimé sur le caractère très spécial du langage des polars de LA SÉRIE NOIRE. Pour ceux et celles qui veulent explorer davantage cet aspect de la collection, je vous invite à parcourir L’ARGOT DU POLAR, 38 nuances de la Série Noire de Lionel Besnier. Publié par Gallimard à l’occasion du 70e anniversaire de la Série Noire, ce livre réunit les perles des auteurs de polars avec des termes argotiques parfois tout à fait savoureux, des tournures de phrases originales…le tout teinté de tout ce que peut offrir la littérature noire : un soupçon de machisme, des éclats de violence gratuite, de la haine et des criminels en perdition. 

Pour parcourir la liste des titres de la collection, cliquez ici.

Suggestion de lecture :  LES CONTES INTERDITS, coup d’oeil sur la série

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le dimanche 28 mai 2017

LE SERMENT DES LIMBES, de Jean-Christophe Grangé

*Je restai hypnotisé. Impossible de ne pas voir dans cette éruption un présage. Le souffle du diable m’accueillait. Je songeai à ce passage de l’apocalypse de Saint Jean : –Le second ange sonna de la trompette, et il tomba sur la mer comme une grande
montagne brûlante–*
(Extrait : LE SERMENT DES LIMBES, Jean-Christophe Grangé,
Éditions Albin Michel, 2007, num. 600 pages)

Un policier, essaie de comprendre pourquoi son ami Luc, lui aussi policier, a essayé de se suicider. Mathieu découvre que Luc enquêtait secrètement sur une série de meurtres perpétrés aux quatre coins de l’Europe et que les auteurs de ces meurtres procèdent à  la décomposition des corps selon un rituel satanique. Plusieurs meurtriers sont impliqués dans ces lugubres mises en scènes et ils ont tous un point en commun : ils ont tous frôlé la mort et vécu une expérience de mort imminente. Dans cette enquête troublante, complexe et dangereuse, Mathieu sera confronté à la réalité du diable, d’autant qu’il se retrouvera devant une stupéfiante vérité…

AVANT-PROPOS :
L’expérience de mort imminente négative

Pour comprendre le titre du livre de Grangé LE SERMENT DES LIMBES, il faut se rappeler quelques-uns des grands principes que le philosophe et médecin américain Raymond Moody a évoqués pour décrire l’expérience de mort imminente qui intervient entre le moment de la mort clinique déclarée et le retour à la vie.

-la décorporation de la personne décédée. L’âme sort du corps et flotte au-dessus, d’où le souvenir par survol. -L’âme continue de monter, au-delà du toit et est attirée par une lumière intense, mais non aveuglante qui semble se positionner au bout d’un tunnel. -L’âme se sent enveloppée de pureté, d’amour et de paix. -L’âme voit ou ressent le film de sa vie se dérouler devant ses yeux.

Dans le livre de Grangé, l’enquêteur Mathieu Durey est confronté à l’antithèse de l’e.m.i., c’est-à-dire l’e.m.i.n. : l’expérience de mort imminente négative qui amène l’âme vers le bas, le fond, attirée par une lumière rouge ou orange derrière laquelle elle fait la rencontre d’un esprit malin ou le diable ou la Bête, peu importe. L’échange issu de cette rencontre EST le serment des Limbes. Au retour à la vie, l’état d’esprit est très différent de celui engendré par l’e.m.i.

En dire davantage équivaudrait à spolier le lecteur du plaisir de la découverte…

En quête du diable
*Ils voulaient seulement comprendre comment
une miraculée de Dieu pouvait être sous
l’emprise du malin. Ou plutôt, pour parler
clair, déterminer s’il pouvait exister une
miraculée du diable. Ce qui revenait à
prouver physiquement l’existence de Satan.
……
Le Prince des ténèbres ne s’était pas invité
à l’interrogatoire…
(Extrait : LE SERMENT DES LIMBES)

LE SERMENT DES LIMBES est une histoire étrange et complexe…une enquête policière haletante qui explore les limites du paranormal. Le livre est issu d’une recherche intense et l’auteur s’est très bien documenté…ça m’a semblé évident.

Vous vous demandez s’il s’agit encore d’une histoire de diable, sujet qui, comme on le sait est plutôt élimé et très surchauffé en littérature? Je vous dirai OUI et NON. C’est une question de perception parce qu’il fait appel entre autres à vos croyances. Moi j’ai trouvé le sujet original. Aimerez-vous ce livre ou pas? Ça dépend beaucoup de ce que vous recherchez dans une histoire policière, spécialement quand celle-ci est empreinte d’un caractère surnaturel.

Personnellement j’ai trouvé cette enquête fascinante. J’ai aimé ce livre et voici pourquoi.

D’abord, j’adore relever des défis de compréhension dans l’évolution d’une enquête. Ici, les défis ne manquent pas et ça me plait : des enquêtes qui s’imbriquent, un tas de fausses pistes, des personnages marginaux, un cadre mystique venu bousculer mes convictions, de nombreux rebondissements, une évolution lente mais sûre, quitte à faire valser un peu le lecteur, et surtout des questionnements… beaucoup de questionnements…*…un pur chaos, où chaque réponse posait une nouvelle question.* (Extrait) Chaque nouvelle question étant crédible, il y a de quoi faire bouillonner le raisonnement du lecteur.

Ensuite, comme je l’ai dit plus haut, le sujet est original. L’expérience de mort imminente négative vient apporter une variante intéressante à un genre littéraire essoufflé. Peut-être que le diable est omniprésent mais la connaissance et l’exploration de l’esprit humain nous poussent à nous demander, par la plume de Grangé, où est la frontière entre l’action du diable et la démence humaine…*L’assassinat de Sylvie Simonis ouvrait la porte à une autre réalité, dépassant le meurtre rituel. Un savoir interdit, une logique supérieure qui valait qu’on tue pour la préserver.* (Extrait)

Enfin, je se saurais trop insister sur l’importance de retirer quelque chose d’un livre : un réactif, une matière à réflexion, un frisson, de l’émotion et j’en passe. C’est le cas avec LE SERMENT DES LIMBES : un thriller qui m’a fait passer des bons moments, parfois très intenses. Que vous croyiez au diable ou pas, je crois que vous passerez un bon moment.

Suggestion de lecture : QUI MENT, de Karen M, McManus

Jean-Christophe Grangé est un journaliste, scénariste et écrivain français né à Paris le 15 juillet 1961. Ses enquêtes pour le National Geographic et Paris-Match en particulier l’ont largement inspiré pour ses romans. Comme journaliste, il fait le tour du monde en accumulant plusieurs prix prestigieux. Son premier roman est publié en 1994 et plusieurs suivront et seront adaptés au cinéma dont LES RIVIÈRES POURPRES…ouvrage majeur dont le succès sera fulgurant. LE SERMENT DES LIMBES est le deuxième volet d’une trilogie ayant comme thème la compréhension du mal. Il s’est classé rapidement dans la liste des best-sellers.

DOSSIER SUGGÉRÉ : Expérience de mort imminente, l’émi négative.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le 23 avril 2017

CONTRECOUPS, le livre de ROGER DELISLE

*Si vraiment la famille Alzouby s’avère être responsable
de l’enlèvement de Jimmy, jamais ils ne feront de mal à
mon fils…Je les connais bien. Ce sont des gens gentils,
doux et pacifiques. Ils attendront patiemment.
–Comment pouvez-vous prendre un pari aussi insensé,
Greg?*
(Extrait : CONTRECOUPS, Roger Delisle, Édition La Liseuse,
2015, édition numérique, 275 pages.

Secouée par l’assassinat sauvage de son conjoint, Maïa Aselyn, une ex-policière dont la tête a été mise à prix par un gang de rues de Montréal, se voit contrainte de retrouver le fils kidnappé d’un industriel québécois d’origine grecque. Elle découvre un vaste complot d’espionnage industriel et un important trafic de drogue. Consciente d’avoir ouvert la boîte de Pandore, elle devient aussitôt la femme à abattre. Mais elle a juré de venger la mort de son conjoint et de retrouver le jeune adolescent disparu. Face aux réseaux de trafiquants et aux pirates internationaux, l’affrontement est inévitable. 

Mort aux trousses
Mort à venger
*-Qu’est-il arrivé à l’agresseur?
-Il est ici à l’hôpital…
-Maïa l’a tabassé? S’enquit Goulet.
-Non…pas vraiment, gloussa Josh.
C’est plutôt moi…
-Quoi? T’es sérieux?
Tu t’es attaqué à ce tueur?
Qu’est-ce qui s’est passé Josh?
-Je lui ai brisé les deux épaules
avec mon démonte-pneu!
Il n’a pas l’air d’avoir apprécié!
 *

Après avoir parlé de LA SANCTION, je vous parle cette fois du cinquième roman de Roger Delisle : CONTRECOUPS. C’est un thriller basé sur deux thèmes en particulier, apparemment contradictoires : l’honneur ou le devoir et la vengeance.

Comme on le sait, ce sont des thèmes très répandus en littérature et au cinéma. On peut parler d’une variation sur des thèmes connus. Malgré tout, Delisle a concocté un thriller solide et haletant qui m’a tenu en haleine et qui devrait intéresser les bibliophiles en général, québécois en particulier car l’intrigue, développée avec un souci particulier du détail, part de Montréal.

L’auteur nous fait entrer dans la danse dès le départ. Maïa Aselyn, ex-policière du SPVM voit son amant assassiné sauvagement par un gang de rues de Montréal. Suite à ce meurtre qui n’est rien d’autre qu’une vengeance sur un policier qui menait la vie dure aux bandits de rues, le chef de gang Laurent Jean-Claude lance à Maïa : *Hé! T’es la prochaine sur la liste poufiasse.*  (Extrait)

Maïa sera par la suite approchée par un industriel puissant qui lui offrira sa protection à la condition qu’il retrouve son fils Jimmy, prétendument kidnappé. Maïa accepte, ouvrant ainsi une boîte de Pandore qui fera d’elle la femme à abattre.

Ainsi commence une enquête complexe qui réserve au lecteur beaucoup de rebondissements et qui va amener l’ex-policière à la découverte d’un vaste complot d’espionnage industriel et un important trafic de drogue. Qu’est-ce qu’on peut faire devant des organisations criminelles aussi puissantes et prêtes à tout.

Maïa se retrouve dans les ligues majeures de la criminalité et son enquête réserve des surprises : *…on a injecté du pancuronium à madame Aselyn. C’est un stéroïde dérivé du curare. Un paralysant neuromusculaire souvent utilisé en chirurgie. Cette fois la dose était…disons, significative.* (extrait)

Malgré cette impression de déjà vu, j’ai beaucoup aimé ce roman pour une raison en particulier : son personnage principal, Maïa Aselyn. Roger Delisle a créé ce personnage en lui imprégnant un magnifique équilibre de force et de fragilité.

Confrontée à des sentiments contradictoires alors que sa vie est menacée, que la mort la guette à tous les coins de rue, Maïa peut verser des larmes sur la perte de l’amour de sa vie et rassembler son courage, ce qui ne sera pas simple pour elle, enfin affronter des ennemis redoutables. Sa mission : venger son amant, sauver Jimmy le fils de l’industriel qui a engagé Maïa et qui est loin d’être lui-même un enfant de chœur.

C’est un thriller très nerveux. La plume de Delisle est alerte avec un sens aigu de l’enchainement et un fort caractère descriptif et comme je l’ai démontré plus haut, son personnage principal est très attachant. La ville de Montréal est relativement bien décrite, enfin suffisamment pour que les intéressés se reconnaissent.

J’ai trouvé que l’enquête était bien développée et son envergure internationale bien mise en évidence. Je précise ici que la confrontation de Maïa avec les trafiquants et les pirates internationaux l’amène au Moyen-Orient, dans les Antilles et en Asie.

J’aime bien le style de Roger Delisle. Je trouve qu’il s’investit beaucoup dans son écriture et sa production est crédible j’ai déjà lu LA SANCTION  que j’ai apprécié mais entre les deux livres, je préfère encore CONTRECOUPS surtout à cause de l’authenticité de ses personnages, particulièrement Maïa Aselyn.

En fait il est rare que je sois négatif envers un livre dont les personnages sont capables de brasser mes émotions. J’aime aussi la façon dont Delisle a commencé son histoire avec un petit quelque chose d’intriguant qui pique la curiosité. Ça concerne Jimmy , pas longtemps avant sa disparition. Je ne peux en dire plus évidemment.

C’est donc une belle découverte que je vous propose : CONTRECOUPS de Roger Delisle

Suggestion de lecture : NÉBULOSITÉ CROISSANTE EN FIN DE JOURNÉE, de Jacques Côté

Pour en savoir plus sur l’auteur, lisez mon article sur son livre LA SANCTION

BONNE LECTURE
JAILU/
CLAUDE LAMBERT

Le 26 février 2017 

LA SANCTION, le livre de ROGER DELISLE

*-Qu’avez-vous donc en tête?» Roby se tourna vers le policier, un sourire énigmatique aux lèvres. «Le faire chier dans son froc. Nous appellerons ça l’opération peur bleue. N’est-ce pas exotique? Comme chez les agents secrets. –Barnak!» L’indien riait maintenant de plus belle en tapotant amicalement l’épaule de Bouchard.*
(Extrait : LA SANCTION, Roger Delisle, version papier, Éditions Thélès , 2008, et pour la version numérique : Les Éditions L@Liseuse, 2015. 265 pages)

Deux amis, Roby et Chung passent quelques jours en Floride en compagnie d’un troisième camarade : Jos Pierre. Après une soirée bien arrosée, les trois amis vont se coucher. Roby O’Sawin, un amérindien et Jos Pierre, un informaticien canadien d’origine haïtienne partagent  la même chambre. À son réveil, Roby constate avec horreur que son ami est mort poignardé. L’enquête sur cette mort mystérieuse a été confiée à un policier à la retraite, pour qui commence une chasse intensive. Il semble que le temps presse car d’autres meurtres incompréhensibles sont commis.

Beaucoup de morts en chemin
*«Le temps est venu, Peau Rouge de retrouver ton grand
Manitou!» Marmonna-t-il tout en esquissant un petit
sourire. Il mit deux secondes à cadrer la nuque de
l’indien, à calmer le souffle de sa respiration et, au
moment où Ray franchissait les limites de la réserve, il
pressa la détente. Puis, il abaissa son arme, examina
le travail et satisfait susurra : «Kiss you Good bye Redskin»*
(Extrait : LA SANCTION)

Dès le début de l’histoire, l’auteur donne le ton, démarre sur un rythme fort qui malheureusement, connaîtra des ratées dans le premier tiers du livre avant de remonter dans un crescendo plus constant. Au lendemain d’une substantielle beuverie, Roby O’Sawin trouve son copain Jos, mort poignardé en plein cœur avec un couteau indien.

Étrange si on tient compte du fait que Roby et Jo partageait la même chambre. Dans ce cinquième roman de Roger Delisle, tout laisse supposer au départ qu’il s’agit d’un simple meurtre. Pour tout le monde, la culpabilité de Roby est évidente sauf pour Paul Bouchard, un policier québécois à la retraite qui enquête sur le meurtre…une enquête non officielle, mais qui va le mener très loin.

Lorsqu’il apprendra que Jo était beaucoup plus qu’un simple informaticien mais un hacker de génie et c’est ce génie qui lui a coûté la vie, l’enquête de Bouchard prendra des dimensions internationales tout à fait imprévues et pour le moins surprenantes.

Si je vous disais que Jos travaillait avec Roby pour une multinationale extrêmement puissante sous contrat avec l’armée américaine. Dans un tel contexte, il y a des choses très alléchantes pour un hacker.

Bouchard doit enquêter au Québec, dans des réserves indiennes comme Odanak et aux États-Unis et fera vibrer des cordes extrêmement sensibles comme les petits trafics illégaux dans les réserves indiennes et davantage s’il doit réveiller ce dragon qu’est l’armée américaine.

Quand j’ai entrepris la lecture du livre, j’étais un peu méfiant car il m’avait semblé avoir vu cet environnement dans d’autres romans et effectivement LA SANCTION est une variation d’un thème connu et un peu élimé. Ça rend la trame en partie prévisible. Je dis bien en partie car des surprises attendent le lecteur.

Mais justement, comme lecteur, j’ai dû composer avec quelques irritants : d’abord comme je l’ai mentionné au début, l’histoire commence par un meurtre puis le rythme tombe complètement. Autrement dit, l’histoire prend du temps à décoller et sur le plan descriptif, il y a aussi beaucoup de longueurs. Certains passages m’ont aussi semblé surréalistes. L’ensemble souffre de séquences décousues qui nuisent au rythme.

Le livre a cependant des forces intéressantes. Je pense que le côté attachant de certains personnages contribuent à garder le lecteur dans le coup. Paul Bouchard, le policier donne l’impression du bon père de famille, patient sympathique mais aussi fonceur et acharné.

Et Roby O’Sawin, aussi costaud que sensible m’a plu dès le départ. Aussi, l’auteur développe avec une belle habileté la situation dans les réserves indiennes et la tension qui y règne spécialement quand des blancs curieux s’y pointent.

C’est pire quand il s’agit de policiers. Les relations interculturelles sont évoquées avec recherche, sensibilité et justesse. Mais le personnage qui nous rend le plus captif est Paul Bouchard, un homme attachant et authentique qui fera tout pour faire éclater une vérité à laquelle personne ne s’attend. Cet aspect du livre est tellement fort qu’on a envie d’être à ses côtés pour le soutenir, l’encourager et l’aider.

En fin de compte LA SANCTION est un bon polar avec beaucoup de rebondissements malgré quelques longueurs, un côté surréaliste et un magnifique *happy ending* …suffisamment palpitant pour accrocher un passionné de littérature québécoise en particulier et en général, le lectorat qui a un faible pour les suspenses.

Suggestion de lecture : du même auteur : CONTRECOUPS

Roger Delisle est un écrivain québécois né le 18 octobre 1942 à St-Joseph-de-Sorel. Le goût de la lecture l’a vite conduit à vouloir écrire ses propres récits. Puis, l’écriture est devenue une passion qu’il a voulu convertir en profession. Même pendant ses études et sa carrière d’administrateur, il n’a jamais remisé ses objectifs et ses passions littéraires. En 1994, il  décide de ralentir ses activités professionnelles et de consacrer plus de temps à la littérature. Il poursuit son rêve de faire connaître et apprécier, au niveau international, ses romans: LE MERCENAIRE DE LG2 (Leméac 1987), LE DERNIER MANDAT (JCL 1998), CONTRECOUPS et bien sûr, LA SANCTION.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
25  février 2017 

LE CRUCIVERBISTE, livre de CLAIRE COOK

*Vous aimez jouer madame la détective? Cela se voit, cela s’entend. J’ai un
pressentiment…ou devrais-je dire une certitude…les lettres trouvent leur place
dans les cases jusqu’à maintenant. Je me trompe? Je suis ravi que la récréation
vous plaise. Alors, jouons encore! Et si je vous provoquais en duel?*
(Extrait : LE CRUCIVERBISTE, Claire Cook, Les Éditions Goélette, 2015, papier, 500 pages)

Joseph Dunstan, un courtier reconnu pour ses dettes de jeu, est assassiné. L’enquête est confiée à la lieutenante-détective Emma Clarke de la Sûreté du Québec. La détective est entraînée dans un horrible jeu imaginé par un meurtrier aussi brillant qu’ignoble qui utilise une grille de mots croisés pour la mettre sur la piste. Mais les énigmes sont complexes et font appel à un sens de la déduction très poussé. Pour Emma, c’est un énorme défi dans lequel se mêle la religion, le latin et cette mystérieuse grille de mots croisés que le meurtrier lui dévoile par fragments…

Le verbicruciste
versus
Le cruciverbiste
*Redevable depuis bien trop longtemps déjà,
l’imposteur n’a eu que ce qu’il méritait. Sa
gorge n’aura plus le loisir de raconter, de
débiter ou de propager quoique ce soit.
(Extrait : LE CRUCIVERBISTE)

C’est un roman complexe mais passionnant. Son sujet est original, peu courant en littérature : un tueur fournit à une lieutenante-vedette de la Sûreté du Québec une grille de mots-croisés ainsi que des indices pour mettre la policière sur la piste de ses meurtres… *Je t’ai choisi parmi tous pour résoudre cette grille et je te donnerai tous les indices possibles pour me retrouver.*

Ici, le cruciverbiste, soit l’amateur de mots-croisés devient le verbicruciste, celui qui crée une grille. Dans ce cas-ci la grille au départ ne contient qu’un mot : DESTIN et des cases noires formant quatre croix, le tout dans une parfaite symétrie.

Donc la policière Emma Clarke se voit lancer un défi intellectuel tout à fait tordu : découvrir le meurtrier et limiter les dégâts en remplissant la grille. Emma ne fait pas que jongler avec les mots et le fait que toutes les victimes appartiennent au monde de l’immobilier, elle doit aussi composer avec les nombres, le latin sans oublier la religion qui devient omniprésente dans son enquête.

Ce livre est non seulement une trouvaille, il est aussi un défi pour le lecteur à qui on fournit même une grille pour lui permettre de placer ses indices au fur et à mesure qu’ils sont fournis par le tueur.

Il s’agit d’un premier roman pour Claire Cook et je crois vraiment que son livre LE CRUCIVERBISTE constitue pour elle un excellent départ dans l’univers de la littérature. Le récit contient beaucoup de forces : les personnages sont bien définis, la trame est complexe mais progressive et ne dévie jamais du fil conducteur. L’écriture est précise.

Il y a des rebondissements intéressants et la finale est imprévisible. Impossible de déterminer l’identité du meurtrier sans la grille ou encore de suivre avec force concentration l’évolution de l’enquête et encore, ce n’est pas simple, LE CRUCIVERBISTE est un véritable défi de 500 pages pour le lecteur. C’est un défi passionnant qui garde en haleine jusqu’à la fin.

Quant aux faiblesses, disons que dans la première moitié du livre, je me suis souvent perdu dans cette quantité impressionnante de personnages qui évoluent dans le récit. On s’y perd, mais ça se rétablit graduellement vers le milieu du récit.

Enfin, je peux comprendre qu’Emma accepte de participer à un jeu auquel la convie le tueur à l’esprit aussi fêlé qu’intelligent, mais tout au cours du récit, elle y prend goût et le jeu prend presque les allures d’un pari, le mot divertissement étant peut-être un peu exagéré. Je n’étais pas vraiment à l’aise avec ce choix de l’auteure. C’est vrai, je l’avoue, c’est très personnel comme perception.

Il reste que j’ai beaucoup aimé ce livre. Son rythme est rapide. Il se lit bien quoiqu’il exige toute la concentration du lecteur. Il est difficile de se défaire du livre avant d’en avoir terminé la lecture. Un livre horizontalement et verticalement brillant.

Suggestion de lecture : À L’OMBRE DE LA MONTAGNE, de Kathleen Brassard

Claire Cook, native de Montréal au Québec a œuvré dans le milieu juridique où elle assistait des avocats en droit criminel et en droit du travail. Puis elle a fait carrière pendant plus de 25 ans dans le domaine de l’immobilier. Sa vaste expérience et son grand intérêt pour la littérature policière l’ont largement inspiré pour l’écriture de son polar LE CRUCIVERBISTE et lui ont permis de faire partie du jury du prix Tenebris en 2013. 

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
15 janvier 2017

LA THÉORIE DES DOMINOS, ALEX SCARROW

*En arrivant au bout de leur rue, elle scruta Uxbridge Road. De chaque côté, les vitrines avaient disparu. Les articles étaient éparpillés sur la chaussée : machines à laver, télés, vêtements…Uxbridge Road aurait dû être embouteillée…mais elle ressemblait à une ville fantôme de western.* (Extrait : LA THÉORIE DES DOMINOS, éditeur original : Orion 2007, t.f. : Le Cherche-midi, 2010, num. 470 pages)

Un expert en stratégie pétrolière est en mission en Irak au moment où la tension internationale est très élevée. Pendant son séjour, les pires craintes de David se concrétisent. L’ensemble du Moyen-Orient se déstabilise complètement et s’embrase. Alors que des terroristes détruisent les oléoducs, raffineries et les installations pétrolières les plus stratégiques, la panique s’installe à l’échelle mondiale. En effet c’est tout le globe qui risque d’être privé d’énergie, de nourriture, de chauffage, d’essence et j’en passe, cédant ainsi le quotidien aux émeutes, à la violence…David comprend vite que cette situation explosive est issue d’un complot machiavélique.

La fragilité de l’équilibre…
*Tout s’enchaînera rapidement…
une chose après l’autre,
comme des dominos.
Personne ne s’y attendra…*
(Extrait : LA THÉORIE DES DOMINOS)

Imaginez un instant que, pour toute sortes de raisons et du jour au lendemain, notre approvisionnement en pétrole soit coupé. Quelles seraient selon vous les conséquences à court terme sur notre vie? La nourriture, l’eau, les transports, les communications, l’électricité, les soins de santé, le chauffage et j’en passe?

Dans la THÉORIE DES DOMINOS, Alex Scarrow tombe rapidement dans le vif du sujet et annonce des couleurs plutôt apocalyptiques : J’ai le sentiment qu’il se passe bien plus de choses que l’on sait…tout a commencé par une série d’explosions en Arabie Saoudite, programmée par quelqu’un qui voulait provoquer une colère à grande échelle…(Extrait : LA THÉORIE DES DOMINOS)

Les évènements en Arabie Saoudite constituent la chute du premier domino, issue d’un complot machiavélique et, avec un argumentaire redoutable, Scarrow raconte la suite des évènements : anarchie, chaos… Arrêter le flot continu de pétrole, même l’espace d’un court instant, ressemblait à une embolie ou un infarctus dans le corps humain. Cet étranglement ressemblait exactement à cela : une crise cardiaque économique mondiale* (Extrait : LA THÉORIE DES DOMINOS).

Avec une plume impitoyable décrivant les côtés sombres de la nature humaine, LA THÉORIE DES DOMINOS raconte le destin d’une famille éparpillée entre l’Angleterre et l’Irak et qui tente de se réunir à travers l’incroyable chaos provoqué par une crise pétrolière planifiée qui se transforme rapidement en panique mondiale.

Cette description anticipée de la chute d’un monde moderne tellement dépendant du pétrole est d’un réalisme à faire frémir et Scarrow n’a pas peur des mots. Il a bâti d’une façon marquante, un thriller anxiogène qui n’est pas sans nous faire réfléchir d’une part sur notre mode de vie actuel et notre dépendance à l’or noir et d’autre part sur l’extrême violence dont l’homme est capable pour survivre.

Ce livre est, et demeurera selon moi, d’une grande actualité puisqu’il évoque les tensions religieuses, politiques, frontalières et pétrolières au Moyen Orient, une partie extrêmement instable du monde que j’appelle la poudrière planétaire.

Scarrow ne fait pas dans la dentelle en décrivant un monde de désorganisation brutale et de violence car les premières conséquences d’une coupure subite d’approvisionnement en pétrole touchent inévitablement la nourriture, l’eau, l’électricité. Scarrow démontre avec une logique désarmante que les hommes peuvent être pires que des bêtes.

C’est un livre qui rend captif. La trame est solide, le fil conducteur accrochant, un thriller efficace qui porte à réflexion. Il me rappelle un peu le livre de Barjavel, RAVAGES dans lequel l’électricité cesse d’exister, excellent livre dont j’ai déjà parlé sur ce site.

Je vous recommande LA THÉORIE DES DOMINOS de Alex Scarrow…réaliste à faire peur…*le monde est un vieil homme au cœur fragile et le pétrole est le sang qui coule dans ses veines…* (extrait : LA THÉORIE DES DOMINOS)

Suggestion de lecture : LA CONSTELLATION DU LYNX, de Louis Hamelin

Alex Scarrow est né à Nigéria en 1966. Après le collège, il a travaillé pendant 10 ans dans le domaine de la musique, et par la suite une douzaine d’années comme graphiste et concepteur de jeux. Après le collège, il développe le goût de l’écriture et se spécialise dans la science-fiction. On lui doit entres autres l’octalogie TIME RIDERS. Il a écrit entre temps LA THÉORIE DES DOMINOS et L’EFFET DOMINO qui développe un thème cher à l’auteur : La déroute et l’effondrement de la civilisation. 

BONNE LECTURE
JAILU/ CLAUDE LAMBERT
27 novembre 2016

SHUTTER ISLAND, livre de Dennis Lehane

*-…Il a assassiné sa belle-sœur et ses deux nièces
pendant que son frangin se battait en Corée.
Il a conservé les cadavres à la cave pour se faire
plaisir de temps en temps, si vous voyez ce que
je veux dire…*
(Extrait : SHUTTER ISLAND, Dennis Lehane, 2006,
Éditions Payot & Rivages, pour l’édition de poche.
295 pages)

Un matin de septembre 1954, deux marshals débarquent sur Shutter Island, une île située au large de Boston et abritant un hôpital psychiatrique pour des personnes atteintes de graves troubles mentaux et des criminels psychotiques irrécupérables. Mission: enquêter sur l’évasion d’une patiente internée après avoir noyé ses trois enfants. Dès lors, les policiers sont saisis par l’atmosphère oppressante des lieux. Les responsables ont, semble-t-il beaucoup à cacher. Les agents doivent éclaircir le mystère, déjà épaissi par un message codé laissé par une pensionnaire en cavale.

UN THRILLER ÉPROUVANT
*Espèce de sale putain de violeur! Quand mon mari
reviendra, il te tranchera la gorge! T’as compris?
Il te coupera ta tête de tordu et on boira ton sang!
On se baignera dedans pauvre malade!
(Extrait : SHUTTER ISLAND)

 SHUTTER ISLAND est un thriller psychologique très puissant. Deux marshals américains débarquent sur un petit îlot où se trouve un étrange établissement psycho-carcéral abritant des criminels violents et dangereux. Teddy et Chuck sont là pour enquêter sur la disparition d’une des pensionnaires : Rachel Solando. En fouillant la cellule de la patiente, les marshals découvrent une lettre adressée aux docteurs et dans laquelle se trouve une énigme.

..LA LOI DES 4
..JE SUIS 47
..ILS ÉTAIENT 80
..+VOUS ÊTES 3
..NOUS SOMMES 4
..MAIS
-QUI EST 67?

Toute l’histoire tourne autour de cette énigme complexe qui accaparera le lecteur et lui demandera un maximum de concentration pour comprendre l’action des marshals qui se livrent eux-mêmes à une profonde investigation psychologique.

Cette lecture a été tout un défi pour moi, pénétrer au maximum dans la psychologie des personnages étant le seul moyen de comprendre la formulation de l’énigme. Dès que les marshals ont mis le pied sur l’île, je me suis senti englouti dans le récit. Ce n’est pas simple et ça demande beaucoup de concentration et j’ai même dû relire plusieurs passages pour bien comprendre dans quoi l’auteur m’embarquait.

Dès le départ, Lehane ne s’est pas privé de donner à l’atmosphère de l’île un caractère opaque : des bâtiments lugubres, des docteurs étranges qui semblent avoir plein de choses à cacher, un phare mystérieux et bien sûr, un cliché exploité des milliers de fois en littérature psychologique : une bonne tempête.

Bien que SHUTTER ISLAND soit un thriller très fort, j’ai trouvé sa lecture un peu éprouvante. Il m’a semblé que plusieurs passages étaient incohérents, confus. Les passages du contexte onirique à la réalité sont particulièrement complexes.

J’ai eu l’impression d’être impliqué dans un malicieux jeu de rôle. Mais quand je finissais par comprendre la solution d’une énigme dans la progression de l’histoire, je criais victoire et un lecteur qui ressent la victoire dans la lecture d’un livre est généralement satisfait.

C’est finalement un thriller écrit avec beaucoup d’intelligence, très captivant et intéressant. Mais je le rappelle, il est complexe. Vous ne devez rien perdre si vous voulez tout comprendre. Enfin, je vous suggère fortement de lire le livre AVANT de regarder le film.

Suggestion de lecture : THÉRAPIE, de Sebastian Fitzek

Dennis Lehane est un écrivain américain né à Boston en 1965. Avant de se mettre à l’écriture, Lehanne a exercé plusieurs métiers dont celui de libraire. Il est devenu rapidement un des auteurs de polars les plus populaires en Amérique avec plus d’une cinquantaine de titres dont plusieurs best-sellers. Je cite Gone baby gone, adapté au cinéma, MYSTIC RIVER, prix mystère de la critique en 2003, puis gratifié de 6 autres prix, adapté au cinéma par Clint Estwood qui décrochera le César du meilleur film étranger en 2003. Bien sûr il y a Shutter Island, adapté au cinéma (voir plus bas).

SHUTTER ISLAND AU CINÉMA

SHUTTER ISLAND a été adapté au cinéma par le réalisateur Martin Scorsese d’après un scénario de l’auteur du livre Dennis Lehane. Le film psycho-dramatique est sorti en 2010. L’éclatante distribution réunit Leonardo Di Caprio, Max Von Sydow, Ben Kingley, Mark Ruffalo, Emily Mortimer et Michelle Williams. Le film a été accueilli par la critique pour l’excellence de l’adaptation, la beauté de la photographie et la force de l’interprétation. Le film a été nominé à plusieurs reprises par le Saturn Award et le National board of review entre autres pour l’excellence de sa réalisation.

BONNE LECTURE
JAILU
16 OCTOBRE 2016