LE JOURNAL D’UN FOU, de NICOLAS GOGOL

AVANT-PROPOS :

Depuis sa première publication en 1835, LE JOURNAL D’UN FOU de Nicolas Gogol a été publié un nombre incalculable de fois. Ce qui m’a décidé de faire la lecture de cette nouvelle un peu spéciale, c’est son insertion dans une méga-édition réunissant *50 CHEFS-D’ŒUVRE QUE VOUS DEVEZ LIRE AVANT DE MOURIR*. Le journal d’un fou, d’un comique plutôt acide est devenu un grand classique à cause de l’exploration de l’âme humaine qu’il suggère. C’est très noir, c’est aussi très émouvant.

(Nouvelle extraite des *golden deer classics*
50 chefs-d’œuvre que vous devez
lire avant de mourir. vol. 1)

*J’avoue que, depuis quelque temps, il
m’arrive parfois de voir et d’entendre
des choses que personne  n’a jamais
vues ni entendues. «Allons, me suis-
je dis, je vais suivre cette chienne et
je saurai qui elle est et ce qu’elle
pense.*
(édition originale, 1835 dans le recueil
arabesque, Nicolas Gogol, réédition 2009
éditions thélène, la nouvelle est inscrite
dans la méga-édition numérique 50 chefs
d’œuvre que vous devez lire avant de mourir)

LE JOURNAL D’UN FOU relate comment un citoyen russe ordinaire sombre graduellement dans la folie pour éviter les souffrances que lui impose sa vie. Poprichtchine est un citoyen qui occupe un poste minable dans un ministère quelconque. Un jour, il tombe amoureux de la fille de son directeur, inaccessible à cause de sa noblesse. Pour compenser, l’homme éconduit va entretenir une relation avec la chienne de la jeune fille, persuadé qu’elle lui parle. À travers Poprichtchine, se jouent les conditions humaines incluant la frontière parfois fragile entre la folie et la normalité.

LA DÉMENCE QUI DÉNONCE
*« Reste là, et si tu racontes que tu es le roi Ferdinand, je
te ferai passer cette envie. » Sachant que ce n’était qu’
une épreuve, j’ai répondu négativement. Alors le
chancelier m’a donné deux coups de bâton sur le dos,
si douloureux que j’ai failli pousser un cri, mais je me
suis dominé, me rappelant que c’était un rite de la
chevalerie, lors de l’entrée en charge d’un haut dignitaire. *

(Extrait : LE JOURNAL D’UN FOU/ 50 chefs d’œuvre que vous
devez lire avant de mourir. Volume 1)

Le fou dont il est question est un petit fonctionnaire russe, tailleur de plume, qui tombe secrètement amoureux de la fille de son directeur et décide d’écrire son journal. Première évidence à travers toutes les incohérences qui mettent en perspective un cerveau sensiblement tordu mais qui conserve tout de même un certain sens de l’expression, monsieur Propichtchine a un faible pour tout ce qui est inaccessible.

J’observe ici que monsieur Propichtchine, un parfait indolent, nonchalant et incapable partage en fait les mêmes désirs qu’un peu tout le monde. C’est une tendance très humaine qui veut que ce soit généralement mieux dans la cour du voisin :

*Tout ce qu’il y a de meilleur au monde échoit toujours aux gentilshommes de la chambre ou aux généraux. On se procure une modeste aisance, on croit l’atteindre, et un gentilhomme de la chambre ou un général vous l’arrache sous le nez. * 

Il se dégage de ce journal chaotique, incohérent et affublé d’une logique défaillante une question intéressante que semble vouloir poser Gogol : lequel est le plus fou ? En lisant le journal, la question est moins évidente. Notre fonctionnaire se prend pour le roi d’Espagne, ce grand pays qui aurait enfin trouvé son guide, entend et interprète des conversations entre chiens et décide de suivre, d’espionner une chienne, animal de compagnie de sa dulcinée.

Ces propos d’un esprit dérangé soulèvent des questions que l’auteur se pose sur la Société, sur la définition de la folie et tout ce qui peut la justifier. Les effets de la folie, ses conséquences. Le portrait de la Société qui découle du délire de Poprichtchine est peu flatteur. Notre pauvre petit fonctionnaire méprisé et rejeté va finir à l’asile mais la question se pose toujours : lequel est le plus fou? Il est plus facile bien sûr de pointer du doigt un individu qu’une collectivité. Peut-être la différence réside-t-elle dans la cohérence.

Il se dégage du texte de la sensibilité, une certaine émotion. De la tristesse. Malheureusement, la nouvelle est trop courte. La déchéance de Poprichtchine est trop rapide. Je n’espérais pas vraiment un roman, mais tout de même un texte un peu plus fourni et travaillé et une déconnexion moins rapide avec la réalité.

Peut-être Gogol y a-t-il pensé et aurait senti le danger de diluer sa pensée. Quoiqu’il en soit, le personnage est attachant et ce, malgré le caractère absurde de son raisonnement, la déformation quasi spectaculaire de sa notion du temps et la perte graduelle de sa notion de la réalité.

Il y a de grandes forces en présence dans ce texte. Par exemple, le dialogue avec les chiens, son apparition au ministère alors que, se croyant le roi d’Espagne, il regardait de haut son directeur…des forces qui mettent en perspective la fragilité de l’esprit humain en prenant l’exemple d’un pauvre *monsieur personne* coincé dans une inimaginable solitude.

Avec un humour parfois grinçant et bien que je ressentisse tristesse et empathie pour Poprichtchine, l’auteur établit une énorme zone grise entre la raison et la folie. Les limites sont très discutables. Il y a matière à réflexion. C’est une lecture d’une belle profondeur qui ne laisse pas indifférent.

Suggestion de lecture : VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU, de Ken Kesey

Nicolas Gogol (1809-1852) est un auteur ukrainien qui sera témoin et partie prenante à l’explosion du roman dans la littérature russe. Au fil du temps, Gogol se persuada d’être un génie. Cela va le conforter dans ses névroses qui se retrouveront à peu près dans toutes ses œuvres.

Il écrit son premier livre à 20 ans : LES VEILLES DANS UN HAMEAU PRÈS DE DIKANKA où il reprend les contes populaires de son enfance. Cette œuvre, à la fois pétrie de fantastique, de romantisme et d’humour va rapprocher du lectorat russe, en route vers la gloire et ses excès. Il devient adoré par le tsar et l’aristocratie russe. 

Son œuvre majeure sera LES ÂMES MORTES. Toutefois elle subira la critique négative de Poushkine et des critiques littéraires. Cela plongera Gogol dans un désespoir profond.

Pourtant, LES ÂMES MORTES connait un succès fulgurant. Au bout du compte, le livre sera jugé tellement mauvais que Gogol se résoudra à le bruler. Puis, souffrant de dépression nerveuse, il se laissera mourir de faim chez un de ses amis, à l’âge de 44 ans. (Fiches de lecture)

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le samedi 26 septembre 2020

TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE, le classique de VOLTAIRE

*Le mensonge en a trop longtemps imposé aux
hommes. Il est temps qu’on connaisse le peu
de vérités qu’on peut démêler à travers ces
nuages de fables qui couvrent l’histoire romaine,
depuis Tacite et Suétone et qui ont presque
toujours enveloppé les Annales des autres nations
anciennes.*

(Extrait : TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE, Voltaire. Publication
originale : 1763. Pour la présente édition : Les Éditions du 38,
réédition en mode numérique, 2015)

LE TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE est une œuvre publiée en 1763, qui vise la réhabilitation de Jean Callas, protestant faussement accusé et exécuté pour avoir assassiné son frère afin d’éviter que ce dernier ne se convertisse au catholicisme. Dans ce texte, Voltaire invite à la tolérance entre les religions et prend pour cible le fanatisme religieux et présente un réquisitoire contre les superstitions véhiculées par les religions.

À la suite de l’exécution de Jean Calas, qui plaide son innocence jusqu’à sa mort, le procès est rejugé à Paris et, le 9 mars 1765, la famille Calas est réhabilitée. Il faut dire que la famille protestante avait été mise aux fers et le père avait été condamné à mort malgré l’absence de preuves. Le contexte historique est encore une fois fortement marqué par les guerres de religions des siècles précédents.

BRÛLANT D’ACTUALITÉ
MÊME APRÈS 250 ANS
*La querelle s’échauffa ; le jacobin et le jésuite se prirent aux
cheveux. Le mandarin, informé du scandale, les envoya tous
deux en prison. Un sous-mandarin dit au juge : «Combien de
temps Votre Excellence veut-elle qu’ils soient aux arrêts?»
«Jusqu’à ce qu’ils soient d’accord.» «Ah!…ils seront donc en
prison toute leur vie.» «Hé bien! Dit le juge, jusqu’à ce qu’ils
se pardonnent.» «Ils ne se pardonneront jamais…je les connais.»
«Hé bien donc! Dit le mandarin, jusqu’à ce qu’ils fassent
semblant de se pardonner.»
(extrait)

Vous savez que je n’échappe pas à un appétit occasionnel pour les classiques. Cette fois, j’avais envie de plonger dans un livre du grand Voltaire. En consultant son extraordinaire bibliographie, j’ai été tenté d’abord par CANDIDE, sa meilleure œuvre romanesque, publiée en 1759 mais finalement j’ai opté pour TRAITÉ SUR L’INTOLÉRANCE parce que le livre développe un thème qui m’est cher même si son appel du cœur condamnant l’intolérance se fait sentir dans l’ensemble de son œuvre.

Première observation, Voltaire a toujours été un infatigable défenseur de la tolérance et de la liberté individuelle. Deux vertus pas très compatibles avec son époque. Il écrivait fort…il parlait fort…peut-être trop au goût de ses contemporains.

Frappé par la censure, Voltaire continuait son combat mais ses écrits devinrent clandestins. Il n’est donc pas étonnant que j’aie senti une certaine retenue dans son TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE. J’ai trouvé ça un peu désolant eu égard à sa rectitude d’esprit et à son insatiable soif d’équité, de justice, de raison et de liberté. Toutefois, je peux comprendre cette retenue. Voyons le contexte.

Le fils de Jean Callas est retrouvé mort, supposément par suicide. Le peuple ne voit pas cette mort du même œil. Il se trouve que le fils Callas s’était converti au catholicisme. Son père étant Huguenot, donc protestant.

Vous devinez sans doute que Jean Callas ferait une belle proie pour une justice douteuse et expédiée par 13 juges question de calmer un peu le peuple qui évoque, pour moi en tout cas, un cheptel de moutons. Effectivement, le 10 mars 1762, Jean Callas est arrêté et condamné à mort à l’issu d’un procès qui ne tenait compte finalement que de la direction du vent.

Et la demande populaire (le vent) n’étant pas favorable à la famille, celle-ci fut mise aux fers. Aucune preuve sérieuse n’est apportée. Encore une fois la justice a été ballotée par l’histoire qui est comme on le sait riche en guerres de religions

*Il est donc dans l’intérêt du genre humain d’examiner si la religion doit être charitable ou barbare* (Extrait) Il faudra attendre jusqu’en 1765 avant que l’appel soit accepté et que la famille soit réhabilitée…un peu tard. Et ça n’a pas ressuscité Jean.

Vous voyez où je veux en venir. Voltaire marchait sur des œufs. Son traité sur la tolérance visait avant tout le renversement du jugement et la réhabilitation de la famille Callas. Il devait éviter tout emportement et rester à l’intérieur des limites de la diplomatie face à la royauté et à l’Église Catholique. Il a dû souffrir le pauvre. Je ressens sa frustration à travers sa plume : *On dirait qu’on a fait vœu de haïr ses frères; car nous avons assez de religion pour haïr et persécuter, nous n’en avons pas assez pour aimer et secourir*. (Extrait)

Le TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE est un long appel de Voltaire à la raison. Son argumentaire est sérieux et très éclairant à mon avis. Peut-être cet appel a-t-il été entendu au fil des ans, mais aujourd’hui, 257 ans après la publication du TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE, j’observe que les choses n’ont pas changé. Je pense aux dirigeants qui posent des actes qu’ils ne tolèrent pas eux-mêmes en vertu de la loi, sans parler de l’antisémitisme, du racisme, du Djihad, de l’inquisition et j’en passe.

Est-ce que l’intolérance serait atavique ? Génétique ? Jamais un livre n’aura gardé autant son actualité au fil des siècles. Il aurait pu être publié cette semaine, Voltaire n’aurait probablement pas changé un mot. Car il était et il est toujours impensable que les croyances excusent la folie, que la Foi justifie la violence, la haine et les guerres soi-disant saintes.

Beaucoup de chose m’ont plu dans le TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE. J’ai déjà parlé de l’argumentaire, j’ajouterai la force de sa conviction menant à une dénonciation de la bêtise humaine, corollaire de l’intolérance, son côté mordant et parfois cynique, Voltaire aime grafigner. Je suis aussi émerveillé par l’érudition de Voltaire et l’audace avec laquelle il brasse la Chrétienté et l’Église catholique entre autre, cette dernière parvenant difficilement à évoluer.

Malgré toute la philosophie et le*bon pain* qui se dégage de ce texte, j’observe que Voltaire est un combattant engagé. Il dénonce l’intolérance mais oublie souvent de prôner la tolérance. Il dénonce, mais sans guider son lectorat vers de meilleures dispositions. C’est la principale faiblesse de son traité, si je fais abstraction de ses phrases très longues et cassantes et d’une grammaire compliquée.

Une chose est sûre, l’intolérance mène à la tyrannie. Ce n’est pas un droit, c’est une plaie purulente qui entache l’histoire de l’humanité. Le point de vue de Voltaire mérite d’être exploré. LE TRAITÉ SUR L’INTOLÉRANCE est une belle œuvre. Tout le monde devrait lire ce livre au moins une fois.

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Suggestion de lecture : LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY, d’Oscar Wilde

François-Marie Arouet, dit Voltaire, né le 21 novembre 1694 à Paris est un écrivain et philosophe français qui a marqué le XVIIIe siècle et qui occupe une place particulière dans la mémoire collective française et internationale. Figure emblématique de la philosophie des lumières, son nom reste attaché à un combat farouche contre le fanatisme religieux et pour la tolérance et la liberté de pensée. Intellectuel engagé au service de la vérité et de la justice, il prend, seul et en se servant de son immense notoriété, la défense des victimes de l’intolérance religieuse et de l’arbitraire dans des affaires qui l’ont rendu célèbre comme l’affaire Jean Callas.

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Bonne lecture
Claude Lambert
Le dimanche 26 mai 2019