LE VILLAGE, livre de Virginie Delage

*Finalement, je ne sais pas ce qui a déclenché tout ça.
 Son regard à lui. Ses yeux, à elle. Ou le gosse ?
Le gosse me demandant : “Tu viens nous aider ?” 
J’ai la rage, soudain. Tout ça, c’est à cause de lui.
Uniquement à cause de lui. Voilà pourquoi je
m’apprête à faire un truc que je n’aurais jamais pensé
faire, moi qui ne suis pas un violent. Dans quelques
minutes, je vais tuer cet homme. * 
(Extrait : LE VILLAGE,
Virginie Delage, pour la présente, édition numérique, Michel
Lafon éditeur, 2020, 1,7 Mo, 237 pages. Collection Thriller)

Les villages de l’adolescence sont parfois dangereux quand on les revisite vers la quarantaine et qu’on se confronte à ses rêves de jeunesse. Car l’adolescence est une période magique où l’on croit volontiers à l’amour éternel, aux amitiés d’airain, à son talent, au destin que l’on s’est choisi. Pour finir, quelquefois, par tout renier et se trahir soi-même. Ce livre nous permet d’emprunter le regard de plusieurs personnages ayant tous un lien avec un village qui génère des souvenirs bons ou douloureux. C’est un roman à deux voix : Oscar, qui raconte son ascension sociale, puis un anonyme qui plonge dans ses souvenirs en se promenant dans le village.

Un passé attractif
*Il y a des souvenirs si forts, si intenses,
qu’il vaut mieux les tenir à l’écart. *
 
(Extrait)

LE VILLAGE est un drame psychologique qui met en scène des personnages ayant un point en commun : ils sont issus d’un village où des évènements précis ont touché et modelé de toutes sortes de façon leur enfance et leur adolescence, façonnant ainsi un avenir qui ne s’annonce pas nécessairement rose. Les deux principaux personnages ont aussi un point en commun : leur ambition.

Dans ce livre, deux narrations alternent. D’abord, nous suivons l’évolution professionnelle d’Oscar Aury dont la vie jongle entre l’amour et l’ambition. Oscar parle de sa vie, de ses amis, de son amour et surtout des évènements qui vont le conduire vers son tragique destin sans oublier la façon dont il influencera le destin des autres, par exemple celui de François Bonnamy qui dirige, pour le compte d’une Société dont fait partie Oscar comme cadre, une prestigieuse entreprise de production de vêtements pour enfants : la marque Bonenfant.

Le deuxième narrateur n’a pas de nom. Il parle lui aussi de son quotidien au village pendant sa jeunesse et nous fait rencontrer les riches familles de la région.

Que deux destins en apparence banals convergent, sur le plan littéraire, c’est très courant et très acceptable, mais j’ai de la difficulté avec les récits à plusieurs voix quand l’auteur s’étend trop longtemps et farcie son récit d’une quantité de détails telle que l’intérêt du lecteur et de la lectrice est dilué. Sur le plan de l’écriture, le récit à deux voix est un beau défi. Ça peut même devenir emballant avec des personnages bien travaillés et une intrigue solide.

Je n’ai pas pu m’attacher aux personnages qui sont insuffisamment définis et j’ai trouvé l’intrigue en errance avec un peu de confusion jusqu’au dernier quart du livre où les états d’âmes d’Oscar nous font un peu appréhender la finale. J’ai trouvé que, pour un roman aussi court, il y avait beaucoup de longueurs. Malgré tout, j’ai trouvé l’écriture belle, la plume élégante. Malheureusement, les personnages manquent de chaleur et ont été, à mon avis, insuffisamment travaillés.

Je ne regrette absolument pas d’avoir lu LE VILLAGE car c’est le premier roman de Virginie Delage et j’ai ressenti dans la lecture de son livre les indices d’un futur prometteur. Et peut-être quelque chose m’a-t-il échappé ! Le livre n’a-t-il pas gagné un prix? Je le considère comme un encouragement pour l’auteure qui, pour jouer sur la convergence devra ajouter à son écriture de l’émotion et des éléments qui pousseront les lecteurs et lectrices à l’empathie vis-à-vis ses personnages.

Je considère ce dernier élément extrêmement important car à quoi s’accroche le lecteur dès le départ sinon à un personnage. J’admets que le début du récit est accrocheur et en parfaite cohérence avec la finale et que le roman a sûrement d’autres belles qualités. Ici, je me suis spontanément limité à mon ressenti.

Suggestion de lecture : L’APPEL DU COUCOU, de Robert Galbraith


Virginie Delage, lauréate du PRIX LITTÉRAIRE AU FÉMININ

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 13 avril 2024

UN(e)SECTE, le livre de Maxime Chattam

*Jenny était plongée dans son récit et ne prêta aucune attention au long mille-pattes s’enroulant à la rambarde qui ceignait la terrasse. Il était impressionnant. Comme sorti des pages qu’elle tournait. Un demi-bras de longueur. Ses anneaux ondulant à chaque mouvement de ses nombreux membres, agrippant le bois sans jamais glisser, ses antennes palpitant devant lui, sondant le terrain…*

(Extrait : UN (e) SECTE, Maxime Chattam. Or. Albin Michel éditeur, 2019, papier, 464 pages. Version audio : Audiolib éditeur, durée d’écoute : 13 heures 4 minutes. Narrateur : Emmanuel Dekonninck)



Et si tous les insectes du monde se mettaient soudainement à communiquer entre eux ? À s’organiser ? Nous ne survivrions pas plus de quelques jours. Entre un crime spectaculaire et la disparition inexpliquée d’une jeune femme, les chemins du détective Atticus Gore et de la privée Kat Kordell vont s’entremêler et ils seront confrontés à une vérité effrayante. Des enquêteurs investissent des lieux où personne n’oserait s’aventurer.

 

Un défi de lecture pour entomophobes
*Atticus repensa à l’état du corps sur les marches. Impossible que
des insectes l’aient nettoyé en quelques heures, il avait fallu plusieurs
semaines au moins, sinon des mois, ne cessait-il de se répéter. *
(Extrait)

D’entrée de jeu, je vous préviens que si vous n’aimez pas les insectes ou s’ils vous font peur, comme les araignées ou vous dégoutent, évitez ce livre car sa véritable force tient à la gamme d’émotions dans laquelle il vous pousse : dégoût, horreur, angoisse, terreur. Ce livre est loin d’être un bijou d’exercice de style, ce n’est pas non plus le meilleur de Chattam mais il opère chez l’auditeur et le lecteur une espèce de magie noire : il entretient le frisson d’un bout à l’autre du récit et met parfois mal à l’aise.

C’est d’autant glauque que le sujet est développé aux limites de la réalité. Imaginez un instant que vous avez le contrôle total des insectes de toute la planète, insectes qui sont des milliards de fois plus nombreux que les humains. Vous leur commandez, ils vous obéissent. Que feriez-vous avec un tel pouvoir ? Le grand ménage de l’humanité ? Une fin du monde programmée ou peut-être utiliseriez-vous ce pouvoir à des fins humanitaires, alimentaires ou peut-être mercantiles ?

Maintenant, imaginez un multimilliardaire assoiffé de contrôle et de pouvoir et qui y met les moyens, comme on en voit dans certaines histoires de James Bond : des richissimes misanthropes, caractériels, fêlés… ce mélange est une bombe.

Vous lisez ou écoutez ce livre comme si vous manipuliez une poudrière. J’ai eu le cœur en suspens par moment. Vous n’avez qu’à imaginer une veuve noire bien grasse qui cherche à se glisser sous votre pantalon… ce livre est porteur de frissons mais aussi de réflexion sur l’argent et le pouvoir, le caractère blasé de notre société et son indifférence et aussi sur les sectes et le danger qu’elles représentent, assises sur la mégalomanie avec de redoutables techniques de recrutement. Pour le reste, c’est du Chattam : impression de déjà vu, style un peu figé, personnages peu travaillés et pas très attachant.

Je ne suis pas amateur d’insectes et j’ai horreur des araignées. Mais j’aime éprouver des sensations en lecture. Ce livre est loin d’être un chef d’oeuvre mais il m’a fait vivre des émotions fortes. Je n’attendais rien d’autre de Maxime Chattam.

Suggestion de lecture, du même auteur : LA TRILOGIE DU MAL

Maxime Guy Sylvain Drouot est un romancier français né en février 1976. Il a écrit sous les pseudonymes Maxime Williams puis Maxime Chattam.  Après avoir joué dans plusieurs téléfilms, il écrit son premier thriller en 1999 : le 5e règne.

Pour donner un maximum de crédibilité à ses romans, Maxime Chattam, suit une formation de criminologie dans laquelle il s’initie à la psychiatrie criminelle, les techniques et sciences policières et même la médecine légale allant jusqu’à assister à des autopsies et consulter des spécialistes afin de documenter ses romans et leur donner un maximum de réalisme. Il a écrit entre autres LA TRILOGIE DU MAL et LA 5e CLÉ.

du même auteur

Bonne lecture
Bonne écoute
le dimanche 25 février 2024

LA MYTHOLOGIE, ses dieux, ses héros, ses légendes

Commentaire sur le livre d’
EDITH HAMILTON

*la mythologie nordique et la mythologie grecque
nous donnent une claire image de ce qu’étaient ces
 peuples auxquels nous devons la plus grande part
de notre héritage spirituel et intellectuel. *
(Extrait : LA MYTHOLOGIE, Edith Hamilton, origine :
Marabout éditeur, 2013, papier, 450 pages. Version
audio : Audiolib éditeur 2019, durée d’écoute : 14 heures.
Narrateur : Thierry Jenssen)

Le livre saisit toute l’importance que gardent, à notre époque, les mythes et les légendes, qui sont le fondement même de notre culture, et où nous puisons encore une si large inspiration. Remontant aux sources, c’est chez les poètes Homère, Hésode, Pindare, Ovide qu’Édith Hamilton retrouve la substance des grands thèmes mythologiques et nous les restitue, dans leur spontanéité, sous forme de merveilleuses histoires : Orphée et Eurydice, Tantale et Niobé, les travaux d’Hercule, le défi d’Icare, la descente de Thésée aux Enfers De l’avis unanime, un ouvrage clair et complet. 

Merveilles des panthéons
*Avec la naissance de la Grèce,
l’homme se plaça au centre de l’univers*

(Extrait)

Par le biais d’une plume qui me rappelle un peu celle de Jean Markale dans LE CYCLE DU GRAAL, enduite de poésie, de fantastique et de fabuleux, densifiée par une narration chaude et enveloppante, Edith Hamilton vient me rappeler que je me suis peut-être trop fier au cinéma pour pénétrer les mystères de la mythologie. Le récit m’a permis de faire de magnifiques découvertes, de m’apprendre des choses dont j’étais loin de me douter.

Je savais que les dieux se bousculent au panthéon. Il y a un dieu pour chaque chose. Par exemple, j’apprends que la déesse de l’aube avait pour nom AURORE. Qu’Écho était une nymphe condamnée par Héra à ne plus pouvoir parler, sauf pour répéter les derniers mots qu’elle avait entendus. Que Pandore possédât une boîte que Zeus lui avait interdit d’ouvrir car cette boîte contenait tous les maux de l’humanité. On connait la suite…Pandore ayant cédé à sa curiosité…

Un dernier exemple : Arachné était une jeune femme qui excellait dans l’art du tissage. Suite à une cuisante humiliation, elle se suicida mais Athéna décida de lui donner une seconde vie sous forme d’araignée suspendue à son fil. Il fallait y penser…la mythologie au secours de l’étymologie. C’est ainsi que j’allai de découverte en découverte avec ce livre qui m’a conquis dès les premières minutes.

Le récit est imprégné de l’Esprit des grands penseurs et poètes de l’antiquité…Ovide surtout, mais aussi Virgile et l’incontournable Homère car l’odyssée d’Ulysse est omniprésente dans le récit qui m’apprend aussi que le nom grec d’Ulysse était Odysséus. Une autre découverte sur l’origine d’un mot. Je savais que l’histoire des Dieux est une suite de complots, d’hypocrisie, de jalousie, de tueries et j’en passe mais le récit met l’emphase sur la façon dont les mortels composaient avec les *marionnettistes*.

Il était clair que les dieux étaient voués à la disparition parce que les mortels cesseraient d’y croire. Quoiqu’il en soit, certains héros sont apparus sous un jour nouveau pour moi. J’apprends par exemple qu’Hercule aurait tué sa femme et ses enfants dans un accès de folie insufflée par une déesse, ce qui a conduit à l’incontournable mythe des douze travaux d’Hercule.

La seule faiblesse de l’ouvrage concerne la mythologie nordique qui n’occupe qu’une petite place à la fin du récit, ce qui est incompatible avec le caractère généraliste du titre. Odin méritait mieux que ça je pense. Mais il reste que j’ai beaucoup aimé ce livre. Un excellent divertissement.

Suggestion de lecture : PETITES HISTOIRES DE LA MYTHOLOGIE, d’Hélène Montardre

Edith Hamilton, née le 12 août 1867 et morte le 31 mai 1963, est une enseignante, helléniste, historienne américaine d’origine allemande, spécialiste de la mythologie grecque et de la Grèce antique.

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
le samedi 27 janvier 2024

UN DIEU PARMI LES HOMMES, Sylvain Johnson

*-Il n’y a aucune place pour un être comme toi dans
la maison de Dieu. Sois maudit ! … -Il n’y a de place
nulle part pour moi sur cette foutue planète. *
(Extrait : UN DIEU PARMI LES HOMMES, de Sylvain
Johnson, Éditions Corbeau 2020, papier, 380 pages.)

Un objet non identifié s’écrase dans la campagne mauricienne. Un couple dysfonctionnel récupère un nouveau-né dans l’épave extraterrestre, Un enfant doté de pouvoirs surhumains. D’aussi grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités.

Sauver le monde? Faire le bien? Ou n’être que le produit de son environnement?

Certaines légendes naissent pour contrer la noirceur, d’autres pour la répandre…

 

Accrochez-vous
*Le couple était incapable de bouger, paralysé
par la crainte et fasciné par ce qu’ils voyaient.
Leurs esprits troublés tentaient de donner un
sens à cette apparition. *
(Extrait)

C’est un livre intéressant. Original même. Il développe la nature d’un violent combat entre le bien et le mal. Ce n’est pas nouveau sauf qu’ici, il s’agit d’un combat intérieur. Voyons d’abord ce qui se passe. Un vaisseau spatial s’écrase sur la terre. Il y a deux témoins : Michel, homme violent, alcoolique, colérique, sans scrupule, bat sa femme, un monstre. Et il y a sa femme, Diane qui n’est que l’ombre d’elle-même et qui se dissout lentement aux côtés d’un homme sans conscience.

Michel explore les restes du vaisseau et y découvre un enfant. Décidant que cet enfant ne lui rapporterait rien, il décide de le tuer mais un évènement extraordinaire l’en empêche. Michel s’aperçoit que l’enfant possède des dons extraordinaires et décide de l’adopter pour, éventuellement, qu’il l’assiste dans ses activités criminelles. Il lui donne comme nom CARL. En grandissant, la puissance destructrice de Carl devient phénoménale et une chaîne d’évènements l’amène à tuer et même à massacrer.

C’est un roman noir, très violent et dont les personnages sont froids et déplaisants y compris Carl, torturé entre la possibilité de faire le mal et celle de faire le bien. Pour ce qui est de s’attacher aux personnages, on peut oublier ça. J’ai senti, dans cet ouvrage au rythme haletant, que l’auteur nous exprimait sa pensée critique sur la Société en particulier.

L’ouvrage m’a gardé captif. On eut dit que Johnson me posait toujours la même question : ici qu’est-ce que tu ferais à la place de Carl, et là qu’est-ce que tu ferais? Il y a de quoi s’interroger en effet : qu’est-ce que je ferais si j’avais la puissance d’un Dieu avec pouvoir de vie ou de mort ? Je guérirais l’humanité ou je ferais le grand ménage.

Le livre soulève aussi plusieurs autres questions : comment peut-on violer et battre des femmes à répétition sans aucune espèce de scrupule ? Comment peut-on détourner un enfant, entre autres vers la criminalité ? Le père biologique de Carl et son père adoptif sont des monstres : pas de conscience, pas de morale, sans humanité. La mère adoptive est battue, torturée et humiliée. Comment un garçon peut s’épanouir dans ces circonstances ?

Le livre se lit bien, la plume est forte et fluide. Il rend captif, il est même addictif car on se demande continuellement quel plateau de la balance Carl fera pencher. L’auteur frappe fort dès le début avec un surprenant prologue postapocalyptique. J’ai aussi accroché à l’histoire parce qu’elle se déroule au Québec dans ma belle Mauricie natale : Sainte-Thècle surtout, Shawinigan, Trois-Rivières.

Je le rappelle c’est très violent et j’ai trouvé la finale très sortie des sentiers battus…atypique. Il y a comme une espèce de post-face qui laisse supposer une suite, non annoncée, qui donne à penser que Carl pourrait trouver chaussure à son pied. Je recommande ce livre. Je crois que vous pouvez faire confiance à Sylvain Johnson, qui a quelques titres dans la série des contes interdits, pour une lecture qui vous fera vibrer.

Suggestion de lecture : LES ENFANTS DE MINUIT, de Salman Rushdie



Sylvain Johnson est né à Montréal en 1973. Après des études en arts et lettres au Cégep de Shawinigan, il s’est installé à Laval et travaille maintenant pour un organisme à but non lucratif. Il passe son temps entre Laval et le Maine, où il a collaboré avec deux nouvelles littéraires dans la première anthologie franco-américaine « Voix de chez nous ».

Son premier roman « Le Tueur des rails » a été publié en août 2010 par la maison d’édition « Pop fiction » de Montréal. Puis Sylvain s’investit dans LES CONTES INTERDITS : LE JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN et LA PETITE SIRÈNE jusqu’au moment de publier mon article où il publie UN DIEU PARMI LERS HOMMES. Aujourd’hui, Sylvain Johnson vit en Caroline du Nord avec sa femme et son fils.

Du même auteur

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 16 décembre 2023

Au chant des marées, tome 2, La vie de l’île verte

Commentaire sur le livre de
FRANCE LORRAIN

<-Merci pour la soirée. Ça m’a fait du bien ! -Parfait ! c’t’en
plein ça que j’voulais. Pis mois aussi ça m’a fait plaisir.
C’est pas toujours le fun de parler juste à des p’tits
monstres. Han ? Marie-Laure arrêta son geste de départ
et se tourna vivement vers l’autre avec suspicion. -Qu’est-
ce que tu veux dire ? Hein ? Mais rien voyons ! >
Extrait : AU CHANT DES MARÉES, tome 2, LA VIE DE L’ÎLE VERTE,
France Lorrain. À l’origine, Guy St-Jean éditeur, 2018, 591 pages. Version
audio : Vues et Voix éditeur, 2019, durée d’écoute : 14 heures 55 minutes.
Narratrice : Marie-Hélène Fortin.

Des décès, un mariage très attendu, des décisions déchirantes… La vie n’est pas toujours simple sur l’Île Verte! Marjolaine, enceinte, ne sait comment accueillir cette nouvelle inattendue. Peut-être à cause de Philippe? Arrivera-t-elle à reprendre le dialogue avec Sophie, s’aimeront elles de nouveau comme lorsqu’elles étaient jeunes, avant le décès de leur mère? La mort de Stéphane, cadet de la famille Lalonde, se dresse comme un obstacle. Qu’est-il vraiment arrivé ce fameux soir de juillet 1975? Sur l’île, les commérages vont bon train en ce qui touche les relations tendues entre les soeurs Lalonde. Voici la conclusion de cette série où les conflits et les drames côtoient les révélations et les moments de bonheur intenses.

Un cadre enchanteur au quotidien
<Marjolaine avait fermé ses yeux et tremblait de tous ses membres.
Ses épaules étroites étaient courbées par en avant et elle se pencha
pour mettre ses mains sur ses genoux. Son souffle saccadé envahit
l’espace et durant un moment, elle craignit de perdre connaissance.
Seule la pensée du petit être grandissant dans son ventre l’empêcha
de s’effondrer sur le sol.>
Extrait

Voici la suite d’une chronique que j’ai dévorée avidement. Notez que je n’ai pas lu le tome 1 mais ça n’a aucunement nui à ma compréhension de l’histoire qui tourne toujours autour de Marjolaine et de Philippe. Nous sommes au printemps 1980, le couple vient d’hériter d’une maison sur l’Île Verte, qui existe vraiment, dans l’estuaire du Bas-Saint-Laurent dans la région de Rivière-Du-Loup. L’île abrite le plus ancien phare du Saint-Laurent qui en compte 43. Le phare de l’Île Verte est classé monument historique.

Ainsi débute pour Marjolaine et Philippe une nouvelle aventure avec son lot d’évènements et d’émotions. Le couple y exploitera un gîte touristique et différents personnages vont graviter dans leur vie quotidienne dont Paul, le père de Marjolaine, Sophie, la sœur de Marjolaine qui débarque sur l’île sans s’annoncer après cinq ans d’absence et qui a, apparemment beaucoup à se faire pardonner, Marc-André et Marie-Laure, parents d’un enfant dont personne sur l’île ne comprend le comportement. Jules est autiste.

Enfin, je citerai Adrien, un vieux grognon avec le cœur sur la main. À cette brochette de personnages s’ajoutent d’autres insulaires qui viennent enrichir, au fil de l’histoire, le quotidien de Philippe et Marjolaine.

Ce récit m’a séduit pour plusieurs raisons. Tous les personnages de l’histoire ont été bien travaillés et développés. L’auteure les a gratifié d’une personnalité attachante. Ils ne sont pas tous commodes mais personne n’est méchant. Ça met juste un peu de piment. L’écriture est très belle, même dans les passages dramatiques comme celui où un enfant est enseveli par la neige suite à l’effondrement d’igloo qu’il s’était construit m’a fait vibrer. J’ai ressenti une forte empathie. J’ai eu peur.

Je pourrais aussi parler de Benoit, l’infirmier nouvellement arrivé sur l’île qui a dû s’improviser accoucheur par la force des choses. Cela a donné lieu à des moments de grande intensité. Donc le récit est remarquable pour l’émotion qui s’en dégage. La plume de France Lorrain est aussi très descriptive. Tellement qu’elle m’a donné le goût de visiter l’Île Verte.

Enfin, je dirai que j’ai été surpris par la qualité du récit en tant que portrait d’une époque, le Québec des années 1980 qui est très bien illustré malgré l’absence de certains thèmes qui auraient amené des petites chicanes comme toutes les familles du Québec en ont connu, au sujet de la politique par exemple, le référendum de 1980 ou de la forte rivalité entre les Canadiens et les Nordiques. C’est un peu dommage.

Les sujets qui tiraillaient les familles québécoises à l’époque ont été occultés ou tout au moins sous-développé. C’est bien le seul petit reproche que je peux faire à l’œuvre de France Lorrain. Sinon, nous avons ici une belle histoire dans laquelle les drames chevauchent les p’tits bonheurs et la toute fin du récit annonce une suite prometteuse je crois. Je recommande donc AU CHANT DES MARÉES, une belle saga…un dessert littéraire à écouter…

Suggestion  de lecture : LES FILLES DE CALEB, d’Arlette Cousture

Au moment d’écrire ces lignes, Internet fournit peu de détails sur la carrière de France Lorrain. Nous savons qu’elle évolue dans le monde de l’enseignement, qu’elle a écrit plusieurs chroniques dans des magazines dont Chatelaine. Sur le plan littéraire, elle a été très prolifique avec plus d’une quinzaine de romans dont plusieurs en série comme AU CHANT DES MARÉES, LA PROMESSE DES GÉLINAS et À L’OMBRE DE LA MINE.

AU CHANT DES MARÉES
Le premier de la série

Bonne lecture
Bonne écoute

Claude Lambert
le dimanche 22 octobre 2023

CHEVAL INDIEN, de Richard Wagamese

*On raconte que nous avons les yeux brun foncé à cause
du chuintement de la terre féconde qui entoure les lacs et
les marécages. Les anciens affirment que nos longs cheveux
droits dérivent des herbes ondulantes qui bordent les baies. *
(Extrait CHEVAL INDIEN, Richard Wagamese, publié à l’origine
chez XYZ en 2017. Version audio par Audible studios éditeur en
2019. Durée d’écoute : 6 heures 15 minutes. Narrateur : Pierre-
Étienne Rouillard.)

Tout ce que je savais de façon certaine, c’est que je n’apprendrais à vivre le présent qu’en revenant sur mes pas, en revisitant les lieux marquants de ma vie antérieure.
À une autre époque, Saul Cheval Indien, fils DE LA nation ojibwée, était un joueur étoile, un phénomène sur les patinoires de hockey. Mais, au moment où il amorce l’écriture de ce récit, enfermé dans un centre de désintoxication, il touche le fond.

Expliquer dans le cercle de partage les détours qu’a pris sa vie est trop dur, trop compliqué. C’est donc sur papier qu’il se raconte: son enfance dans les forêts du Nord, puis les horreurs des pensionnats autochtones, mais aussi l’exaltation vécue sur la glace des arénas. Déraciné, isolé, Saul veut en finir avec cette violence qui couve en lui, cherche à percer le mur de l’oubli. L’heure est venue de faire la paix.

De la glace au pensionnat
*La lune s’est levée. Incapable de garder les yeux ouverts,
je me suis appuyé sur ma grand-mère à l’extérieur de la
tente où mon frère toussait dans le noir et je me suis
endormi. Au matin, il était mort*
(Extrait

C’est une belle histoire qui porte en elle une infinie tristesse parce que basée sur des faits historiques avérés au sein d’une société avilie par l’intolérance, la méchanceté et une église encrassée par l’obscurantisme si on peut appeler ça une église alors que la grande dame fait preuve d’une absence totale d’amour, de charité et d’empathie. C’est une histoire qui m’a fait vibrer, qui m’a ébranlé et choqué. Voyons brièvement le contenu.

Voici l’histoire d’un jeune Ojibwe appelé Saul CHEVAL INDIEN. Je résumerai son histoire en trois grands épisodes : Son arrivée forcée dans un pensionnat où les religieux pratiquaient largement le viol sexuel et psychologique, la torture ou les châtiments corporels démesurés, bref un enfer où la mort paraissait douce.

La naissance de sa passion pour le patinage et le hockey ainsi que sa rencontre avec le Père LeBouthillier qui a poussé Saul vers le sport libérateur a permis au jeune Cheval Indien de survivre. Deuxième épisode de vie, Saul devient une star du hockey et sera même remarqué par les dépisteurs de la ligue nationale,

Toutefois, ayant goûté cruellement aux affres de la haine raciale et de l’intolérance, Saul deviendra aigri, violent et accro à l’alcool. Troisième grand épisode : le retour aux sources, le Lac de Dieu, vers les siens qui lui vouaient respect et amour.

J’ai été littéralement subjugué par la poésie qui ceint l’écriture de Wagamese, la beauté bucolique des patronymes autochtones. Il n’en a pas mis trop. Pas de sensationnel, Il n’a exercé aucun jugement mais il donne à l’auditeur et à l’auditrice suffisamment de matière pour s’en forger un.

*Ce sentiment d’être sans valeur, c’est l’enfer sur terre, tel est le traitement qu’ils nous ont infligés. Les coups faisaient mal…les menaces nous rabaissaient… mais ce qui nous terrorisait le plus peut-être, c’était les invasions nocturnes…* (Extrait) Autant la beauté de l’écriture m’a enveloppé, autant j’ai été choqué par les barrières qu’elle décrit. La Société ne comprendra donc jamais. On ne peut pas *désindiennisé* un indien. C’est impossible et parfaitement inutile. La diversité fait la beauté du monde. Pourquoi cette violence? Cette intolérance ?

Enfin, Wagamese a créé des personnages profonds, travaillés, authentiques, attachants. Je me serais fait un tas d’amis dans cette histoire qui sera pour moi, inoubliable parce qu’elle décrit une réalité qui est, qui a toujours été en désaccord avec mes principes. Une belle histoire qui sensibilise et qui est magnifiquement racontée par Pierre-Étienne Rouillard, en version audio.

Seule petite faiblesse : et encore, j’admets que ça peut être discutable : le sport est un peu trop magnifié avec de longs palabres sur les techniques de hockey et des descriptions dignes de la soirée du hockey…rien de bien méchant. Ce récit est un petit bijou.

*Les blancs se sont approprié le hockey…
non…le hockey appartient à Dieu*
(Extrait)

Suggestion de lecture : L’INDIEN MALCOMMODE, de Thomas King

Extrait de l’adaptation cinématographique de INDIAN HORSE de Richard Wagamese sorti en salle en 2018, réalisé par Stephem Campanelli, scénarisé par Dennis Foon. L’histoire est surtout centrée sur un jeune canadien des premières nations : SAUL CHEVAL INDIEN un Ojibwe du nord ontarien. Le destin amène Saul à survivre au pensionnat indien et devenir un joueur de hockey étoile. Le film a principalement tourné à Sudbury et à Peterborough et a remporté le premier prix au Festival Du Film de Vancouver. Sur la photo à gauche, Forest Goodluck incarne Saul Cheval Indien à l’âge de 15 ans.

 

Richard Wagamese, né en 1955 en Ontario, est l’un des principaux écrivains indigènes canadiens. Il a exercé comme journaliste et producteur pour la radio et la télévision, et est l’auteur de treize livres publiés en anglais par les principaux éditeurs du Canada anglophone. Wagamese appartient à la nation amérindienne ojibwé, originaire du nord-ouest de l’Ontario, et est devenu en 1991 le premier indigène canadien à gagner un prix de journalisme national.

Son livre INDIAN HORSE est sorti en février 2012 et a été récompensé par le prix du public lors de la Compétition nationale de lecture du Canada. 
Richard a reçu le titre de docteur ès lettres honoris causa à la Thompson Rivers University de Kamloops en juin 2010 et à la Lakehead University de Thunder Bay en mai 2014. Il  s’est éteint en mars 2017, à l’âge de 61 ans. (Éd. Zoé)

Bonne écoute
Bonne lecture
Claude Lambert
Le dimanche 17 septembre 2023

 

 

LE GARÇON ET L’UNIVERS, livre de Trent Dalton

*La signature. La signature. En bas à droite…
– Nom de Dieu Gus ! J’associerai ce nom au
jour où j’ai appris comment manipuler le temps. *
(Extrait : LE GARÇON ET L’UNIVERS, Trent Dalton,
Harper Collins éditeur. t.f. : 2019 format numérique,
1 496 pages. Varie selon la police utilisée.)

Darra, banlieue de Brisbane, 1985. Eli, bientôt 13 ans, grandit entre une mère toxico, un grand frère mutique et, en guise de baby-sitter, l’un des anciens prisonniers les plus célèbres d’Australie : Arthur «Slim» Halliday. Mais Eli ne connaît rien d’autre et, en l’absence de son père biologique, peut compter sur les «good bad men» qui l’entourent : son beau-père Lyle, qui a plongé sa mère dans la drogue mais tente maintenant de l’en sortir ; Slim, que sa longue expérience en cellule d’isolement a rendu philosophe ; Gus, son frère, qui communique en écrivant dans l’air et semble avoir des talents de devin.

Un jour, Eli découvre dans le pavillon familial une pièce secrète qui contient de la drogue et un mystérieux téléphone rouge : il suit Lyle et comprend que celui-ci travaille pour un gang de trafiquants local. Furieux et fasciné à la fois, Eli demande à travailler pour lui…

De la misère à l’Univers
*Il y a une fille, sur la plage : elle trempe les pieds dans
l’océan de l’univers. Elle tourne la tête et m’aperçoit,
là-haut, perché sur le mur. Elle sourit. – Allez, dit-elle,
Saute. Elle me fait signe de la rejoindre. – Viens Eli. Et
je saute dans le vide.
(Extrait)

Cette belle histoire est celle d’Eli Bell, 12 ans, et de son frère, August, affectueusement appelé Gus, 13 ans. Gus a une particularité, Il ne parle pas. Non pas qu’il en est incapable. Il ne veut pas pour des raisons que vous aurez à découvrir, mais que j’ai gardé à l’esprit tout au long du récit.

Gus préfère s’exprimer autrement : *August écrit dans l’air de la même façon que Mozart jouait du piano, comme si le destin de chaque mot était d’arriver jusqu’à nous tel un colis expédié depuis un lieu imaginé par son esprit en ébullition. * (Extrait) Gus a aussi le don de pressentir certains évènements.

Ces deux enfants sont élevés en milieux criminels : une mère toxicomane, un beau-père trafiquant de drogues et un baby-sitter de type *gentil bandit* spécialiste des évasions de prison le plus célèbre d’Australie. Il n’y a pas plus dysfonctionnel comme famille et pourtant je me suis attaché à tous ces personnages que j’ai trouvé fouillés, bien campés à la psychologie mise à nue.

Je les ai même trouvés parfois drôles avec leur philosophie de supermarché. Mais j’ai surtout adoré les enfants à cause de leur bonne nature et c’est là que l’auteur a vraiment relevé un beau défi : à partir d’un milieu aussi perturbé, faire évoluer des enfants desquels émanent douceur, émotion, amour et respect de la vie.

Il y a plus énigmatique encore de voir comment deux enfants s’en tirent dans un milieu aussi hostile et désorganisé. Il y a, dans leur maison, une pièce secrète qu’Eli découvre par hasard. Au centre de cette pièce trône un téléphone rouge. On peut le considérer comme le fil conducteur de ce roman qui prend un peu l’allure d’un conte philosophique ou initiatique.

Avec candeur et naïveté, des enfants élevés dans un milieu hostile et désorganisé nous livrent leur vision des adultes avec justesse mais sans haine. Quant au téléphone rouge, il est omniprésent dans le récit et place le lecteur et la lectrice dans un contexte évolutif pouvant même prendre le caractère de la petite bête noire. Quelle est cette voix qui interpelle Eli? Existe-t-elle vraiment? Imagination? Illusion. Pourquoi le téléphone sonne-t-il précisément quand Eli entre dans la pièce.

Eli y entendrait-il la voix de sa propre conscience. La réponse est livrée au lecteur dans une finale éblouissante où toutes les pièces du puzzle finissent par s’imbriquer parfaitement. L’expression qui m’est venue à l’esprit à la fin du livre est : *Comme c’est bien pensé, bien imaginé*, et comme le titre est bien trouvé.

Il y a quelque chose dans ce récit qui m’a enveloppé, une chaleur, une poésie et un train d’émotions : *Il a juste décidé de faire ce que lui dictait son cœur. C’est peut-être tout ce qui compte pour devenir un héros* (Extrait) L’ensemble n’est pas sans nous faire réfléchir sur le sort des enfants élevés en milieux dysfonctionnels, les enfants de parents criminels. Ici les frères Bell sont spéciaux car l’auteur fusionne dans son récit la magie de l’enfance avec la complexité du monde des adultes.

J’ai trouvé l’écriture belle et délicate, la plume très inspirée et d’une grande profondeur. Avec Eli et August, j’ai été très heureux de faire une première incursion dans la littérature australienne.

Suggestion de lecture : TRAQUÉ, roman initiatique de Ludovic Esmes

Trent Dalton écrit pour le magazine australien primé The Weekend. Ancien rédacteur en chef adjoint du Courier-Mail, il a remporté un prix Walkley, a été quatre fois lauréat du prix National News Awards Feature Journalist of the Year et a été nommé journaliste du Queensland de l’année aux Clarion Awards 2011 pour l’excellence Médias du Queensland.

Son écriture comprend plusieurs scénarios de courts et longs métrages. Son dernier scénario de long métrage, Home, est une histoire d’amour inspirée de sa collection non-fiction Detours: Stories from the Street (2011), le point culminant de trois mois plongés dans la communauté des sans-abris de Brisbane, dont le produit est revenu à 20 personnes.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le samedi 9 septembre 2023

 

 

LES JUMEAUX DE PIOLENC, de Sandrine Destombes

*Faits divers : toujours aucune trace des jumeaux de Piolenc, ces deux enfants âgés de onze ans et disparus depuis samedi dernier lors de la fête de l’ail…Notre envoyé spécial Mathieu Boteau, a pu recueillir le témoignage de Plusieurs voisins qui comptent participer aux recherches. *
(Extrait :  LES JUMEAUX DE PIOLENC, Sandrine Destombes, Hugo thriller éditeur, 2018. Format numérique, 320 pages, 2 350 kb)

Août 1989. Solène et Raphaël, des jumeaux de onze ans originaires du village de Piolenc, dans le Vaucluse, disparaissent lors de la fête de l’ail. Trois mois plus tard, seul l’un d’eux est retrouvé. Mort.
Juin 2018. De nouveaux enfants sont portés disparus à Piolenc. L’histoire recommence, comme en macabre écho aux événements survenus presque trente ans plus tôt, et la psychose s’installe.
Le seul espoir de les retrouver vivants, c’est de comprendre enfin  ce qui est arrivé à Solène et Raphaël. Au risque de réveiller de terribles souvenirs.

 

Cette noirceur qui nous fige
*Monsieur Mougin, la vie de deux enfants
est en jeu ! Tout ce que je vous demande,
c’est de me parler des jumeaux.  – Je n’aime
pas dire du mal des morts. *
(Extrait)

Il se pourrait bien que ce soit le thriller le plus tordu que j’ai lu jusqu’à maintenant. J’ai trouvé ce roman très noir. Les victimes et les accusés se confondent et nonobstant les policiers, aucun personnage n’est ce qu’il parait être. Résultat : un énorme défi pour l’intelligence des lecteurs-lectrices. Ce récit est un sac de nœuds :

*Tout nouvel élément dans une enquête était toujours le bienvenu. Sauf que dans ce cas précis, il ne faisait qu’épaissir le mystère. Le capitaine ne cessait de récolter des informations sans réussir à leur donner un sens. * Cet extrait résume bien l’état d’esprit dans lequel je me suis retrouvé comme lecteur. Il ne s’agit pas ici de la complexité de l’enquête, de revirements ou de fausses pistes. Tout ça est courant dans la littérature policière.

Le problème est que le fil conducteur est presqu’inexistant… trop de personnages, des situations invraisemblables. De plus, l’auteur ne joue pas forcément avec les mots mais il joue avec les prénoms qu’il lie entre eux en leur donnant certains sens.  Qui est qui ? J’ai trouvé très difficile de me positionner dans ce récit un peu erratique malgré l’excellence de son idée de base.

Cette idée, il faut la capter et la comprendre dès le début : août 1989, les villageois de Piolenc sont secoués par la disparition de deux jumeaux de 11 ans : Solène et Raphaël. Un des deux est retrouvé mort, on n’a jamais retrouvé l’autre. Près de trente ans plus tard, deux autres enfants disparaissent. Le lien semble évident et il pourrait bien faire sauter au visage du lecteur et de la lectrice toute la noirceur de l’être humain. Ici, la surprise fait place au pur délire.

Je ne peux rien dévoiler mais peut-être cet extrait vous mettra sur la piste … *Des enfants de onze ans, aux visages d’ange. Cette dualité dépassait l’entendement de l’homme de raison qu’il était…* (Extrait) Attendez-vous à des passages choquants, ce récit touchant une corde très sensible : les enfants.

Le livre n’est pas sans forces. En effet, malgré la fragilité du fil conducteur, le lecteur peut s’accrocher au capitaine Fabregas obsédé par cette enquête, noyé dans des découvertes improbables, impuissant devant une masse aussi complexe d’indices dont plusieurs ne mènent nulle part, et en bout de ligne, écœuré par les innommables bassesses dans lesquelles des êtres humains peuvent sombrer.

Ce portrait rend l’homme très proche du lecteur et de la lectrice qui peut donc compter sur la seule véritable référence de ce récit. Pour résumer : J’ai trouvé le récit intrigant, haletant jusqu’à un certain point, énigmatique à outrance. L’idée du récit est excellente mais surdéveloppée. Vous pourriez vous sentir obligé de relire certains passages, revenir en arrière, démêler les personnages et vous assurer de *qui est qui*.

Donc le défi est de démêler l’écheveau de l’intrigue. Une fois que j’ai accompli cette mission complexe, je me suis rendu compte que le roman est aussi noir que fort. Pour faire simple, il s’agit de se rendre au bout.

Suggestion de lecture : LE MYSTÈRE MENGELE, de Jorge Camasara

Née en 1971, Sandrine Destombes a toujours vécu à Paris. Elle travaille dans la production d’événements depuis plus de vingt ans et profite de son temps libre pour écrire des polars, son domaine de prédilection. Bien que française, Sandrine Destombes est attachée à ses origines italiennes, elle instille dans ses écrits son amour des Abruzzes, une belle région située à l’est de Rome.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 26 août 2023

 

LA MAISON TELLIER et autres contes

Commentaire sur le recueil de
GUY DE MAUPASSANT

 

<Une émotion étrange me saisit. Qu’était-ce que cela ?
Quand ? Comment ? Pourquoi ces cheveux avaient-ils
été enfermés dans ce meuble ? Quelle aventure, quel
drame cachait ce souvenir ? >
Extrait : LA CHEVELURE, tiré du recueil LA MAISON TELLIER
et autres contes de Guy de Maupassant, Beauchemin éditeur,
2001, édition de papier, 260 pages

Maupassant est un fameux peintre de son temps. Peintre au regard aiguisé à qui aucun détail significatif ne semble échapper et qui saisit les paysages, les choses et les gens dans ce qu’ils ont à la fois d’unique et de typique. Peintre, surtout, au regard sarcastique qui débusque, à la pointe de son ironie, et montre au grand jour la médiocrité, la bêtise et la vanité de ses contemporains. Les titres Le Père Milon, l’Aventure de Walter Schnaffs, Aux champs, Le Vieux, Le petit fût, Le Papa de Simon, La chevelure, La Dot, Le Parapluie, Décoré, Une Partie de campagne, La Maison Tellier.

Les obsessions de Maupassant
L’homme furieux, la face rouge, tout débraillé, secouant en des efforts
violents les deux femmes cramponnées à lui, tirait de toutes ses forces
sur la jupe de Rosa en bredouillant : <Salope, tu ne veux pas ? > Mais
Madame, indignée, s’élança, saisit son frère par les épaules, et le jeta
dehors si violemment qu’il alla frapper contre le mur.
-Extrait : LA MAISON TELLIER-

Ça faisait longtemps que Guy de Maupassant figurait dans mes projets de lecture. Comme j’aime à revenir souvent dans l’univers de la littérature classique, je me suis dit qu’il était grand temps que je fasse connaissance avec ce célèbre écrivain français, auteur de romans, contes et nouvelles, introduit dans le monde de la littérature par le non moins célèbre Gustave Flaubert (1821-1880), un des piliers du mouvement littéraire réaliste, considéré comme le père spirituel de Guy de Maupassant.

J’ai d’ailleurs bien reconnu l’influence du Maître, de Maupassant étant demeuré résolument un auteur réaliste toute sa vie. En effet, Guy de Maupassant ne s’est jamais gêné pour pointer du doigt avec virulence la bêtise et la vanité de ses contemporains et ça transpire dans toute son œuvre, à travers plus de 300 contes et nouvelles.

L’éditeur Beauchemin a choisi dans cette œuvre colossale, douze récits représentatifs des mœurs de l’auteur, de ses obsessions, de ses pairs, des filles qu’il a beaucoup fréquenté dans les maisons closes, les gargotes. À ce titre, LA MAISON TELLIER demeure la nouvelle réaliste la plus célèbre de Maupassant abstraction faite de BOULE DE SUIF parue en 1880.

J’ai été surpris par la beauté et la précision de l’écriture quant aux sentiments qu’elle veut exprimer. Ses descriptions rappellent celle d’une toile. Maupassant fait appel à tous ses sens. Pourtant, LA MAISON TELLIER a reçu un accueil plutôt mitigé par les critiques de son temps…

Critiques qu’il a surmonté sous l’œil bienveillant d’Émile Zola qui considère l’œuvre comme supérieure et bien sûr sous le regard attentionné du Père Flaubert. Moi j’ai beaucoup aimé cette espèce de vision acide mais enrobée de sucre qu’avait Maupassant de ses contemporains. J’ai été charmé par une plume qui coule, par sa chaleur descriptive allant jusqu’au choix des patronymes qui m’a bien fait sourire : la famille Tuvache, Maître Chicot, Maître Lebrument, madame Sacrement, monsieur Caravan et j’en passe, le tout dépourvu d’artifice et bien mis en valeur par le chaleureux accent de la Normandie du XIXe siècle.

Indépendamment de leur véritable nature, Guy de Maupassant appelle tous ses récits des contes. Je ne suis pas spécialiste, mais rares sont les récits de Maupassant qui ont les attributs du conte. De ce nombre très réduit se trouve mon texte préféré qui se trouve au cœur du recueil de LA MAISON TELLIER : LE PAPA DE SIMON.

LE PAPA DE SIMON est une nouvelle qui semble faire bande à part dans l’œuvre de Maupassant. L’histoire d’un garçon de 8 ans, conspué par ses camarades à l’école parce qu’il n’a pas de papa. Un forgeron, Philippe Rémy, témoin de ces scènes propose à Simon de devenir son papa. Je n’ai pas senti dans cette nouvelle le cynisme habituel qu’on retrouve dans les romans de Maupassant. J’y ai vu au contraire du merveilleux, de la pureté. Ce conte me confirme que tous les auteurs ont dans leur œuvre globale, un texte qui se démarque ou qui sort des sentiers battus.

Quant à la nouvelle proprement dite : LA MAISON TELLIER, il se situe dans la continuité des récits de Maupassant sur la prostitution. L’histoire d’une maison close fermée pour cause de *première communion*…original, sarcastique, drôle…critique. Bref…je crois qu’avec LA MAISON TELLIER, vous allez vous régaler.

Suggestion de lecture : DOUZE CONTES VAGABONDS, de Gabriel Garcia-Marquez

Guy de Maupassant est un écrivain français (1850-1893) Soutenu et conseillé par Flaubert, dont il est le disciple, Maupassant rencontre les principaux écrivains du XIXe siècle, dont Émile Zola. Il écrit des nouvelles, des romans, des récits de voyage, des contes fantastiques, etc. Il meurt à un peu moins de 43 ans des suites d’une crise de nerfs. Le vrai nom de naissance de Maupassant est Henry René Albert Guy de Maupassant. Il existe une tête sculptée de l’écrivain qui se situe à Paris au parc de Monceau.
Vikidia

 

Détentrice d’une maîtrise en littérature comparée de l’Université de Paris III, Josée Bonneville a enseigné au Cégep de Saint-Laurent durant plusieurs années. Elle a été chroniqueuse littéraire à Lettres québécoises, de 2005 à 2009, ainsi qu’à l’émission Arts et lettres, sur les ondes de Radio Ville-Marie, de 2007 à 2009. Elle est devenue directrice littéraire chez XYZ éditeur où elle dirige aussi les collections «Romanichels». Elle a publié plusieurs ouvrages, seule ou en collaboration, tels que des études de contes de Maupassant et le dossier d’accompagnement du premier tome de L’ombre de l’épervier (XYZ, 2004). 

L’ouvrage comprend, en deuxième partie, l’analyse de l’œuvre par Josée Bonneville

Bonne lecture
Claude Lambert
Le dimanche 20 août 2023

 

LA SERVANTE ÉCARLATE, de Margaret Atwood

*En un sens le Mur est encore plus sinistre quand il est vide,
 comme aujourd’hui. Quand quelqu’un y est pendu, au moins
on est informé du pire. Mais, désert, il est latent comme un
orage qui menace. *

(Extrait : LA SERVANTE ÉCARLATE, Margaret
Atwood, à l’origine : RLaffont éditeur, 2015, papier, 544 pages. Version
audio : Audible éditeur, 2019, durée d’écoute : 11 heures 19 minutes,
narratrice : Sarah-Jeanne Labrosse)

Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, «servante écarlate» parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.   

Indémodable
*Nous apprîmes à lire sur les lèvres, la tête à plat sur le
lit, tournées sur le côté à nous entr’observer la bouche.
C’est ainsi que nous avons échangé nos prénoms, d’un
lit à l’autre :
Alma, Jeanine, Dolorès, Moïra, June…*
(Extrait)

C’est une histoire sombre et choquante qui se déroule dans une société dystopique étouffante et dans laquelle les femmes sont asservies au bon plaisir, aux caprices et au besoin de la Société, les servantes en particulier, appelées *les tantes*, portant la robe écarlate, qualifiées de parias et dont le rôle en est un de reproduction humaine essentiellement.

Les femmes qui ne servent à rien sont envoyées dans les lointaines colonies où elles sont affectées aux tâches les plus repoussantes. Defred est l’héroïne du roman. C’est une servante écarlate, donc destinée à la reproduction sans le droit de séduire. Elle se qualifie elle-même d’utérus à deux pattes, de calice ambulant. Defred raconte son histoire, au compte-gouttes je dois dire, dans un rythme désespérément lent.

Le premier quart du récit traîne en longueur mais mon intérêt s’est accru à partir du moment où la servante écarlate décide de rejoindre un réseau secret de femmes désireuses de s’organiser afin de devenir libres. Cette démarche est très justement appelée *la route clandestine des femmes* dans le récit.

C’est un livre fort. L’écriture est puissante et ne ménage pas les lecteurs et encore moins les lectrices. Style direct, parfois incisif. Il n’y a pas d’action dans cette histoire, pas de rebondissement mais elle rappelle, parfois crument le prix démesuré que beaucoup de femmes ont payé pour leur liberté. À ce niveau, on peut qualifier LA SERVANTE ÉCARLATE de roman *Coup de poing*.

Cette histoire, qui n’est pas sans rappeler *1984* du grand Orwell se déroule dans une Société sans âge mais elle est suivie de l’analyse d’un conférencier spécialisé dans l’histoire de la République de Giléad dans laquelle évolue Defred. C’est un aspect très intéressant de LA SERVANTE ÉCARLATE car cette analyse est livrée dans un très lointain futur et jette donc un regard très critique sur les tares d’une très ancienne Société.

J’ai trouvé l’idée très bonne car elle apporte de l’éclairage sur un récit parfois difficile à suivre, si je me réfère du moins aux souvenirs de Defred. C’est un roman qui donne à réfléchir en particulier sur le sens de la liberté, le prix à payer pour la conquérir et le courage nécessaire pour la gagner. Si j’analyse la situation des femmes dans le monde, compte tenu entre autres des lourdeurs et des absurdités religieuses, le livre demeure d’une brûlante actualité.

Suggestion de lecture : I.R.L. d’Agnès Marot

Née au Canada, Margaret Atwood est depuis plus d’un demi-siècle une des forces vives de la scène littéraire internationale. Ses romans embrassent féminisme, changements climatiques, religion et technologie, puisant dans les multiples champs d’intérêt de l’écrivaine, qui est aussi inventrice, ainsi que poète, essayiste et critique littéraire accomplie.

Elle a écrit plus de 40 romans dont Le tueur aveugle, Œil-de-chat et La servante écarlate, un classique de la littérature dystopique – ont remporté certains des prix littéraires les plus prestigieux, comme le prix Arthur C. Clarke. Avec Les testaments, son dernier roman – la suite de La servante écarlate –, elle a remporté le prix Booker 2019.

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
Le mardi 25 juillet 2023