L’HOMME QUI AIMAIT LES TUEURS, Bernard Boudeau

*Il chercha dans le modeste appartement un objet qui puisse convenir. Une bouteille? Non! Son choix se porta sur une bombe de laque. Plus appropriée. Il se pencha sur Jane Waltam, l’allongea. Il souleva la jupe, fit glisser la culotte. Il lui écarta les jambes
franchement…*
(Extrait : L’HOMME QUI AIMAIT LES TUEURS, Bernard Boudeau, In Octavo Éditions, 2010, num. 390 pages)

Un tueur très habile sévit sans préméditation. Seul le hasard détermine qui sera sa victime, mais dans ce cas, l’instrument du hasard, ce sont des dés et plus précisément des dés de *donjon et dragon*. De plus, pour commettre ses meurtres, le tueur prend comme modèle les plus célèbres criminels américains. Ce sont les seules pistes sérieuses que possède au départ le jeune commissaire Sylvain Macarie pour traquer le tueur. Macarie, n’a pas le choix de faire aboutir cette enquête pour retrouver son équilibre. Ce qui pourrait l’aider est l’intervention d’un spécialiste du profilage. C’est ainsi que Sheldon fera équipe d’une certaine façon avec l’instable commissaire en utilisant sa connaissance de la psychologie des criminels.

JE NE SERAI PAS UN CRIMINEL,
JE LES SERAI TOUS
*…j’ai essayé d’être lui, celui que je traque,
de le comprendre de l’intérieur. Je, je
m’y détruis, j’y découvre du plaisir à
torturer, humilier. C’est horrible. C’est
plus que ça, je ne sais pas si je vais en
sortir.*
(Extrait : L’HOMME QUI AIMAIT LES TUEURS)

Je n’étais pas certain de mon intérêt pour ce livre avant de l’aborder. J’avais l’impression de me lancer dans une lecture abritant un thème usé à la corde, celui des tueurs en série. Je me suis alors fié au titre : L’HOMME QUI AIMAIT LES TUEURS en supposant qu’il cachait une certaine originalité : un homme qui aime les tueurs, spécialement les plus célèbres, au point d’imiter leur façon de penser…et de tuer…je n’ai pas été déçu. C’est effectivement un récit original, un polar qui oscille entre le thriller policier et le drame psychologique.

Donc nous avons un tueur démoniaque qui choisit ses victimes selon un système de hasard élaboré et les exécute à la façon des grands criminels de l’histoire. Ce tueur est traqué par un policier psychologiquement instable, Sylvain Macarie, jadis détruit par une enquête non résolue sur le meurtre d’une petite fille et dont il se sent toujours profondément responsable.

Dans cette histoire, Macarie consacre son temps à deux activités : rencontrer souvent et régulièrement son psy et fouiller inlassablement les archives afin de trouver un fil conducteur dans l’enquête sur les meurtres en série. Tous les collègues de Macarie le croient fou et fini et certains, comme le policier Nerac, croient même qu’il fait un excellent suspect dans cette affaire.

Donc d’une part nous avons ici un très bon thriller, haletant, avec un suspense bien ficelé qui évolue en crescendo, un fil conducteur solide et crédible. Et d’autre part, nous avons un drame psychologique qui nous fait plonger dans l’introspection du héros de l’histoire car il m’est apparu évident que Macarie se lançait dans une quête difficile : combattre et vaincre ces démons. C’est un aspect de l’histoire qui m’a beaucoup plu.

L’intrigue est bien menée. Il m’a été impossible de découvrir qui était le tueur. J’ai eu beaucoup de soupçons, mais avec une grande maîtrise narrative et un style spontané, l’auteur me les a fait rejetés un après l’autre.

Principale force du livre : la psychologie des personnages en particulier Sylvain Macarie dans sa recherche constante afin de se pardonner lui-même et évidemment, le tueur en série dont l’esprit est aussi détraqué que génial. Principale faiblesse du livre : une finale un peu bâclée, expédiée je dirais et certaines longueurs dans le développement.

Je précise que la plume demeure fluide mais les passages de Macarie chez son psy accusent une certaine lourdeur. Cette faiblesse est très insuffisante pour empêcher le lecteur d’apprécier le talent de l’auteur.

Je n’irais pas jusqu’à dire que ce livre est le chef d’œuvre d’un auteur passé maître dans le polar noir comme le laisse supposer le quatrième de couverture, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire.

Bernard Boudeau est parti du thème complètement éculé du meurtrier en série pour pondre une histoire originale avec tout ce qui est nécessaire pour garder le lecteur captif. Un excellent moment de lecture.

Suggestion de lecture : UNE FORÊT OBSCURE, de Fabio M. Mitchelli

Bernard Boudeau est un écrivain né à Tunis en 1949. Sa plume est multidisciplinaire : polars, études, essais, ouvrages pédagogiques, contes. Plusieurs de ses livres ont été sélectionnés pour des prix prestigieux dont L’HOMME QUI AIMAIT LES TUEURS (sélection officielle au prix Polar à Cognac et à Reims en 2011 entre autres.) Il a obtenu le prix du roman policier en 2013 avec LES MÂCHOIRES DU PASSÉ.  Boudeau est aussi passionné de musique et de photo et l’ensemble de son œuvre laisse supposer qu’il adore l’Amérique, mettant en relief les différences culturelles entre les nations.

À visiter : http://www.romanpolicier.net/ 

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
7 AOÛT 2016

L’EXÉCUTEUR, le livre de CATHERINE DORÉ

*Tu pensais avoir tout compris hein salope?…
J’ai des petites nouvelles pour toi ma beauté.
C’est moi qui dirige! Moi! Michel L’exécuteur!
Je suis le bras armé de Dieu!…J’exécute sa
volonté, et, aujourd’hui, sa volonté réside
dans ton exécution!*
(Extrait : L’EXÉCUTEUR, Catherine Doré, Éditions de
Mortagne, 2005, édition de papier, 500 pages)

Désirant fuir l’agitation des grandes villes, Marie-Paule et Pierre se portent acquéreurs d’une maison de campagne pour y couler des week-ends paisibles. Malheureusement, la paix ne sera pas au rendez-vous car en plus d’avoir des voisins pour le moins étranges et son énigmatique ancien propriétaire qui est souvent sur son chemin, une chaîne d’évènements amène Marie-Paule à se pencher sur le mystérieux passé de la région.

Il y a des disparitions, morts suspectes et même des exorcismes en plus du troublant suicide de la mère d’un enfant jadis rejeté par la communauté. La curiosité et les recherches de Marie-Paule l’amènent à rencontrer Simon Bernard, un détective rebelle à l’autorité qui suit la piste d’un tueur en série. Un genre de collaboration s’installe entre Simon et Marie-Paule mais cette collaboration pourrait bien précipiter la jeune femme vers un destin dramatique.

PASSÉ TROUBLE
*Oh Michel! Michel! Qu’as-tu fait? Ton obsession déraisonnable
pour cette femme! Tes colères incontrôlées…Cette funeste
rencontre avec cette incroyable femme. Les cloisons ne sont
plus étanches…! La terre sacrée a été profanée! Michel est
hors de contrôle. L’enfant se cache, terrorisé par les
évènements. Le porteur commence à se douter de quelque
chose. Nous devons agir…*
(Extrait : L’EXÉCUTEUR)

 L’exécuteur est le premier roman de Catherine Doré et je crois que c’est un bon départ. C’est un thriller intéressant qui amalgame efficacement l’intrigue, les énigmes et l’action. Le rapport de forces et de faiblesses est positif, la principale faiblesse étant que l’histoire est un peu prévisible. C’est dans l’originalité que réside la principale force. L’auteure n’a pas choisi la facilité car elle a attribué à son tueur psychopathe le syndrome dissociatif de la personnalité.

Ce syndrome, appelé aussi *trouble de la personnalité multiple* a toujours été pour la psychiatrie un défi de taille et pas facile du tout à soigner. À une certaine époque où le syndrome n’était pas formellement identifié, on parlait de possession démoniaque. Rien de moins. Le défi pour le lecteur, et c’est là que je me suis régalé, est de démêler toutes les personnalités de l’assassin qui ont chacune leur caractère propre.

Pour que le tout se tienne et amène le lecteur à la compréhension des motivations du psychopathe, l’auteure a du faire une sérieuse recherche, non seulement sur le trouble identifié comme tel mais aussi sur la psychopathologie, la psychiatrie, la parapsychologie et même sur l’exorcisme car cet art est évoqué dans l’histoire.

Le défi était autant intéressant qu’une des personnalités du tueur n’était rien d’autre que le bras vengeur de Dieu. L’Église et des prêtres sont donc impliqués dans cette fiction ce qui n’est pas sans nous inciter à nous questionner sur tout ce que l’église a à cacher. C’est une fiction bien sûr, mais elle a un petit quelque chose de très actuel sur les plans scientifique, psychologique, social et judiciaire.

Donc ça fait beaucoup d’éléments à démêler mais le fil conducteur est solide et la tension dramatique est palpable, spécialement dans le dernier quart du livre ou je réussissais à me mettre à la place du détective Simon Bernard qui naviguait d’énigme en énigme alors que les secondes était comptées. L’ensemble est bien dosé et l’action monte en crescendo.

L’histoire est d’autant intéressante qu’elle m’a fait réfléchir un peu sur les interactions existantes entre le domaine judiciaire et la psychiatrie. Ce n’est pas simple. Disons que dans L’EXÉCUTEUR, un meurtrier reste un meurtrier et rien ne l’excuse. C’est à la cour de trancher et je vous laisse découvrir si on se rendra là.

Bref, j’ai savouré un scénario développé avec intelligence dans lequel on trouve des personnages dotés de caractère fort et où on est appelé à essayer de comprendre ce qui se passe dans un corps qui semble abriter plusieurs âmes…

Divertissant…ça se lit vite et bien.

Suggestion de lecture : AFTER PARTY, de Daryl Gregory

NOTE BIOGRAPHIQUE SUR CATHERINE DORÉ

Malheureusement, au moment de rédiger cet article, je n’ai pu trouver aucune photo acceptable de l’auteure.

Catherine Doré est une écrivaine québécoise. Elle a évolué comme professionnelle de la recherche au département de psychologie de l’UQAM. Son intérêt pour la lecture s’est manifesté dès la préadolescence. Dans la jeune quarantaine, elle se met à l’écriture et produit un recueil expérimental de nouvelles mais le produit fini se transforme en fin de compte par un roman de 450 pages : L’EXÉCUTEUR.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
10 JUILLET 2016

 

LE WAGON, de Philippe Saimbert et Isabelle Muzart

*La lumière aveuglante, les sons terrifiants et
L’aspect des apparitions plaidaient pour une
rencontre du troisième type…Cette lumière,
poursuivit Hunt, comme dans tous ces films
de science-fiction…croyez-vous que…enfin…*
(Extrait : LE WAGON de Philippe Saimbert et
Isabelle Muzart, Éditions Asgard, 2011, num.
245 pages.)

Dans un voyage organisé, en pleine nuit, le wagon se détache du train, laissant les voyageurs seuls au milieu de nulle part entourés d’une inquiétante forêt recouverte d’un épais brouillard. S’ensuit une chaîne d’évènements qui plongent les voyageurs dans un effroyable cauchemar : bruits insolites, apparitions étranges dans un environnement devenu hostile et surnaturel et finalement, les morts brutales  qui s’enchaînent. Malgré cette atmosphère qui leur glace le sang, les voyageurs s’interrogent : s’agit-il d’une rencontre du troisième type ou peut-être quelque chose de pire encore? Et qui d’entre nous pourra survivre à cet horrible cauchemar?

EFFROI AU MILIEU DE NULLE PART
*Il vit avec horreur ses enfants précipités dans
le vide, jambes en avant. Il se propulsa vers
eux, bras tendus pour les attraper dans ses
bras, quand leur chute fut brutalement stoppée
à un mètre du sol. Une autre corde était passée
autour de leur cou. Elle venait de se tendre et de
briser leur nuque en un insoutenable craquement
de vertèbres…*
(Extrait : LE WAGON)

C’est une histoire très étrange, imprégnée d’un puissant caractère onirique. Elle n’est pas facile à suivre et à comprendre car il y a des ruptures dans le fil conducteur et la psychologie qui sous-tend l’ensemble suscite plus de questions que de réponses.

Toutefois, si on se donne la peine de porter attention et de se concentrer, on ne peut qu’admirer le talent de Saimbert et Muzart qui nous entraînent dans un monde fantastique, bizarre et mystérieux aux frontières du rêve et du surnaturel.

Quoique l’ensemble soit complexe, l’idée de départ est simple : un voyage organisé, en train, dans le but d’assister aux évènements surnaturels annoncés dans les journaux et qui se déroulent en pleine forêt traversée par le chemin de fer. Il faut dès le départ bien saisir le but du voyage et surtout, saisir la psychologie des personnages, disparates, tantôt sympathiques, tantôt méprisables. C’est indispensable pour bien apprécier leurs réactions aux évènements qui les attendent.

Je le rappelle, l’histoire est complexe. Mais pour le peu qu’on se livre à une lecture attentive, avec l’esprit ouvert, la plume des auteurs nous entraîne irrésistiblement à nous mettre à la place des personnages qui, une fois seuls, abandonnés au milieu de nulle part s’enlisent graduellement dans un cauchemar indescriptible dans lequel l’angoisse devient omniprésente mettant au grand jour les pires faiblesses humaines.

Tout au long de la lecture, je me suis questionné sur la nature des évènements décrits et le pourquoi d’une violence parfois aussi démesurée. Car c’est violent…très violent avec des passages à soulever le cœur.

Mais cette violence devait être exprimée pour tendre à la compréhension du récit et là-dessus, il faut être patient jusqu’à la finale qui est, soit dit en passant, totalement imprévisible et pas simple du tout…j’ai dû la relire plusieurs fois pour me rendre compte que ça valait vraiment la peine de se rendre jusqu’au bout.

Ce livre m’a imposé une réflexion sur l’incroyable complexité de l’esprit humain, le passé qui nous rattrape, le futur qui nous angoisse et les effets de l’introspection souvent imposée par l’horreur d’une situation complexe telle que celle qui est décrite dans l’histoire.

Je recommande ce roman fantastique aussi fluide que complexe mais bien bâti, un peu dérangeant, violent à en atteindre le malaise et qui devrait toucher de plein fouet le cœur et l’esprit de tous lecteurs attentifs.

Suggestion de lecture, du même auteur : 11 SERPENTS

Philippe Saimbert est un romancier, scénariste et spécialiste de la bande dessinée né en France en 1962. Il a à son actif plusieurs albums dans les tendances fantastique et science-fiction, mais il a touché aussi à l’humour avec entre autres OBJECTIF RENCONTRES publié chez Joker. Ses polars ont aussi contribué à sa notoriété comme sa série LES ÂMES D’HÉLIOS publiée chez Delcourt. Un de ses grands objectifs est de tenter l’adaptation de son roman LE WAGON au cinéma écrit avec la complicité d’Isabelle Muzart. 

J’espère bien que le projet d’adaptation du livre au cinéma se réalisera.

Isabelle Muzart est une écrivaine française née à Alençon en 1966. Très jeune, elle développe rapidement un goût pour la lecture et bien sûr, l’écriture va suivre, prélude à une très belle aventure littéraire. J’ai été impressionné en particulier par son livre L’INAVOUABLE SECRET, un excellent thriller policier. Je lisais récemment une citation de l’auteure publiée en 2009 sur ladepeche.fr : *Moi j’aime lire. La lecture ouvre l’esprit sur d’autres vies.*

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
12 JUIN 2016

 

LE SICARIER, livre de Danny-Philippe Desgagné

MYSTÈRE À SEPT-ÎLES

*Démembrement humain, expliqua Normand Vandal, en désignant du doigt les restes humains placés sur sa table d’autopsie en inox…* (extrait : LE SICARIER, Danny Philippe Desgagné, Les Éditions SM, collection Triskèle, 2006, éd. Papier)

Intrigue sur fond de surnaturel qui se déroule à Sept-Îles. Le détective Dorian Verdon enquête sur le meurtre d’une religieuse. Mais l’enquête piétine et la seule piste même difficilement exploitable qui lui reste, est de suivre l’incroyable raisonnement d’un mystérieux personnage appelé Thomas qui prétend être un ange, réincarné dans le corps d’un héroïnomane, ce qui lui donne l’apparence d’un illuminé.

Le meurtre de la religieuse ne serait qu’un mince élément de quelque chose de beaucoup plus grand : rien de moins qu’un complot ourdi par Lucifer dans le but de prendre le contrôle de l’humanité. Les évènements amèneront Dorian Verdon à faire équipe avec le mystérieux personnage dans l’enquête la plus invraisemblable et la plus complexe de sa carrière.

LES DOGMES À L’ÉPREUVE

*J’oubliais l’âme. Vous lui avez donné même
un poids : 21 grammes.
N’est-ce pas merveilleux.*
(extrait : LE SICARIER)
SICAIRE : littéraire. Tueur à gages (Larousse)

Le SICARIER est le deuxième roman de Danny Desgagné. Le récit développe une histoire dans laquelle se chevauchent une enquête policière musclée et un amalgame de faits historiques et mythologiques évoquant une tentative de retour de Lucifer sur terre.

Si la trame de l’histoire n’est pas vraiment d’une grande profondeur psychologique, son sujet est original et au passage, écorche nos plus profondes croyances judéo-chrétiennes. À moins d’avoir l’esprit très ouvert, les Catholiques purs et durs n’apprécieront peut-être pas car les dogmes de l’église sont soumis à rude épreuve.

Voici un extrait qui en dit assez long là-dessus, celui qui parle étant Thomas, ange réincarné, contemporain de Jésus : *Pour me suivre, il est obligatoire que tu remettes le compteur de toutes tes croyances à zéro. Quand je dis toutes, cela vaut aussi pour les fables Judéo-chrétiennes serinées par ton oncle du haut de sa chaire* (extrait LE SICARIER, p.285)

Les miracles sont démystifiés et tout y passe…de la multiplication des pains à la résurrection de Lazare en passant par Jésus qui marche sur les eaux. Certaines explications sont tellement plausibles qu’elles m’ont laissé très songeur.

Je crois avoir compris que le but de l’auteur n’était pas de remettre en cause les fondements de l’Église Catholique, mais bien de livrer une enquête criminelle par moments tellement irrationnelle qu’elle pousse le lecteur à la réflexion, entre autres sur l’obscurantisme et la façon parfois spectaculaire dont la vérité peut se tordre et se déformer avec le temps. Au départ ce livre est avant tout une fiction policière.

J’ai trouvé dans ce livre tout ce que j’apprécie habituellement dans mes lectures : les chapitres sont courts à quelques exceptions près, l’intrigue est développée habilement, le langage est clair. Il est facile de s’attacher aux personnages principaux, Thomas l’ange réincarné et l’enquêteur Dorian Verdon malgré leur caractère impulsif, Verdon en particulier n’est pas un tendre.

L’enchaînement des évènements est rapide même si l’ensemble peut accuser certaines longueurs dans les dialogues, notamment ceux qui tendent à démystifier les miracles (Mais la lecture en vaut la peine).

C’est un livre audacieux (une audace qui me rappelle un peu Dans Brown) et je n’hésite pas à vous le recommander. Je sais qu’il peut être difficile à trouver sur le marché du livre, mais s’il vous intéresse vraiment, je vous invite à communiquer avec l’auteur à cette adresse  triskele@cgocable.ca

Suggestion de lecture : CELUI QUI BAVE ET QUI GLOUGLOUTE, de R.C. Wagner

Je vous invite aussi à consulter le site internet http://www.dpdesgagne.com


Danny Philippe Desgagné est originaire de Chicoutimi et vit actuellement à Sept-Îles. Du moins au moment d’écrire ces lignes. Bien qu’il ait complété des études en Communication à l’Université d’Ottawa, c’est l’écriture qui s’est emparée de sa vie. Son premier roman, Irimi publié en 2000 lui a valu une mention au Prix Abitibi-Consolidated.

Son second ouvrage, Le Sicarier, publié en 2006, reçoit à son tour une mention au Prix Saint-Pacôme. En novembre 2009, Danny Philippe Desgagné publie LA FLAMME ET L’ABÎME, avec le même style d’écriture mais qui entraîne le lecteur dans un monde très différent : l’univers des DONJONS ET DRAGONS.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
JUIN 2016

LE PARFUM, le livre de PATRICK SÜSKIND

*…Car en ce XVIIIe siècle, l’activité délétère des
bactéries ne rencontrait aucune limite, aussi,
n’y avait-il aucune activité humaine, qu’elle fut
constructive ou destructive, aucune
manifestation de la vie en germe ou bien à son
déclin, qui ne fût accompagnée de puanteur.*
(extrait : LE PARFUM, Patrick Süskind, Le livre de poche,
t.f. Arthème Fayard, 1985, éd. Papier, 285 pages)

Ce récit raconte l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, un personnage aussi génial que monstrueux et doté d’un sens olfactif  incroyablement surdimensionné. Ce sens quasi surnaturel de l’odorat a développé en lui l’ambition de devenir le dieu tout-puissant de l’univers, en utilisant tous les moyens, même les plus horribles, car *qui maîtrisait les odeurs maîtrisait le cœur des hommes*.

Le récit couvre la naissance de Grenouille, dans des conditions sordides, au milieu de poissons avariés et d’immondices,  son enfance qui fût épouvantable (marquée entre autres par un rejet total de son entourage) et sa montée graduelle, à partir d’une ambition démesurée confinant à la folie, vers le crime, jusqu’à devenir un meurtrier en série en plein cœur du XVIIIe siècle. Ce livre est devenu rapidement un best-seller mondial et par la force des choses, un classique…

UN MONSTRE OLFACTIF
*La puanteur des ruelles le rasséréna
et l’aida à dompter la passion qui
l’avait enflammé.*
(extrait : LE PARFUM)

Avez-vous déjà essayé de décrire un parfum sans faire appel aux comparaisons. Ce n’est pas si simple. Habituellement on compare ou on utilise des termes génériques qui disent tout ou rien : une odeur fraîche de propreté, une odeur de pourriture, ça sent la bonne cuisine, ça sent comme la lavande dans les champs, ou les classiques *ça sent bon* et ça sent mauvais*.

On dirait que, quel que soit la langue, il n’y a pas assez de vocabulaire pour décrire une odeur…l’expression d’une sensation ou d’une émotion olfactive. Voilà la grande force du livre : une exceptionnelle richesse descriptive et qui ne se limite pas aux odeurs même si vous pouvez vous attendre à un véritable cours avancé de parfumerie traditionnelle.

C’est un livre étrange, présenté sous la forme d’un conte noir allant jusqu’à la morbidité. La puissance de la plume est telle qu’un parfum semble exhaler de chaque page. En effet le parfum et les odeurs sont omniprésents dans le récit, ce qui en fait un ouvrage extrêmement original, l’olfaction étant un thème peu développé en littérature. Ici, le lecteur se plonge forcément dans l’exploration de la folie issue d’un cerveau malade.

En effet, Jean-Baptiste Grenouille est un être bizarre, fortement introverti, figé dans sa bulle. Il ne communique pas et les seuls messages qu’il peut recevoir et que son cerveau peut interpréter sont essentiellement olfactifs. Il faut dire que son odorat est développé au point d’en être surnaturel.

Grenouille est un homme frustré car avec son don particulier, il a vite constaté que lui-même n’a pas d’odeur. Dans son cerveau malade, il conçoit un plan diabolique : concevoir un parfum unique qui lui donnerait le pouvoir de dominer le monde. Le plan tourne à l’obsession…une obsession qui fera de Grenouille un monstre.

Malgré les faiblesses de l’histoire : des longueurs, pas beaucoup d’action, une finale tirée par les cheveux, grotesque quoiqu’originale, l’auteur a dû se livrer à une recherche très sérieuse pour décrire aussi fidèlement la France du XVIIIe siècle et pour exposer les effets sur la société de la misanthropie d’un être abominable qui n’a absolument aucune notion du bien et du mal. L’ensemble est crédible…solide.

C’est un livre à l’écriture remarquable mais oppressante, avec un certain humour très feutré qui fait passer le lecteur par toute une gamme d’émotions, du dégoût à la fascination. Je crois qu’il mettra votre nez à l’épreuve…

Je terminerai par une citation qui met parfaitement en perspective le cœur du livre :   *Il tenait dans le creux de sa main un pouvoir plus fort que les pouvoirs de l’argent, ou que le pouvoir de la terreur, ou que le pouvoir de la mort : le pouvoir invincible d’inspirer l’amour aux hommes* (extrait : LE PARFUM)

Suggestion de lecture : SOUS LA SURFACE, de Martin Michaud

Patrick Süskind est un écrivain et scénariste allemand né à Munich, Allemagne en 1949. LE PARFUM est son premier roman, édité en 1985, traduit en français en 1986, réédité ensuite par Fayard, il connaît un succès mondial. Il publie par la suite LE PIGEON, un recueil de nouvelles en 1996, et SUR L’AMOUR ET LA MORT en 1996. Il a aussi écrit en 1984 une pièce de théâtre : LA CONTREBASSE.

CINÉMA
LE PARFUM histoire d’un meurtrier

Du livre de Patrick Süskind, le film est davantage inspiré qu’adapté. En fait, l’histoire est conforme jusqu’à l’épisode troglodyte  de Grenouille. Après ce passage, l’adaptation bascule. Hormis ce détail, le film LE PARFUM HISTOIRE D’UN MEURTRIER réalisé par Tom Tykwer et sorti en 2006 est une œuvre remarquable.

Excellente mise en scène, musique magistrale, très belle photographie et Ben Whishaw est solide dans le rôle de Jean-Baptiste Grenouille. On retrouve aussi dans la distribution Dustin Hoffman dans le rôle du parfumeur Giuseppe Baldini et John Hurt, toujours aussi excellents.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
MAI 2016

LA TRAHISON PROMÉTHÉE, le livre de Robert Ludlum

 *Restez couchée! Souffla Bryson en levant son Uzi pour tirer une rafale dans la direction générale de son ennemi. Mais sans grand effet; le tueur continuait à approcher de son allure tranquille.* (Extrait : LA TRAHISON PROMÉTHÉE, Robert Ludlum, t.f. : Éditions Grasset et Fasquelle, 2001, 730 pages.)

Après 15 ans au service d’une agence ultrasecrète américaine appelée LE DIRECTORAT, l’agent Nicholas Bryson apprend que son employeur n’est pas du tout au service du gouvernement américain, mais plutôt associé à un mystérieux groupe terroriste appelé PROMÉTHÉE, profondément infiltré dans les plus hautes sphères des puissances économiques et militaires, telles la Chine, la Russie, la France et bien sûr les États-Unis.  

Bryson, dont la désillusion est cruelle, est recruté par la CIA pour mettre fin aux agissements de cet envahisseur tentaculaire qui s’étend telle une infection et dont les agissements confinent à la folie et au cauchemar en utilisant les technologies les plus raffinées pour manipuler, déstabiliser et tuer. Devant les complots, les trahisons et la paranoïa, la vie de Bryson ne tient qu’à un fil.

DES ESPIONS QUI ESPIONNENT DES ESPIONS
*-Et pour finir, la dernière gâterie, lui
murmura la blonde à son oreille.
Il eut à peine le temps de voir le
fil de fer tranchant comme une
lame qu’elle passait en un éclair
autour de son cou…*
(Extrait : LA TRAHISON PROMÉTHÉE)

C’est un livre intéressant, très captivant mais il faut le lire avec attention et concentration car le récit, changeant parfois de direction, est développé sous le thème complexe de l’espionnage et du contre-espionnage. Suite à la lecture de ce livre, j’ai fait une recherche et j’ai réalisé que Ludlum s’est bien documenté.

En effet, dans les pays du G7 on ne compte plus les agences de renseignements, services secrets et autres obscurs départements dont certains existent sans avoir d’existence officielle et même des agences qui surveillent d’autres agences. Je me suis même demandé si l’administration des salaires de ces gouvernements savaient qui ils payaient et pourquoi?

Le coup de génie de Ludlum repose sur la vraisemblance et l’actualité du sujet. PROMÉTHÉE est en effet une organisation extrêmement puissante, riche et influente qui se propose d’installer un système de surveillance très étroite des individus, et ce à l’échelle planétaire faisant ainsi de la vie privée rien d’autre qu’une chimère.

Or, tout le monde sait que, qui contrôle l’information parfaitement contrôle tout le reste. Pour donner une couverture légale à son action, PROMÉTHÉE tente de faire voter par un maximum de pays un traité de surveillance et de sécurité qui n’est rien d’autre qu’un système de surveillance planétaire rendant les gouvernements obsolètes.

Le héros de l’histoire, Nicholas Bryson est un agent que le directorat, une autre de ces obscures agences ultra secrètes, a manipulé pendant plus de 15 ans. Je ne vais pas dévoiler ici de quelle façon, mais Bryson a connaissance du complot PROMÉTHÉE et c’est ici que le fil conducteur de l’histoire devient d’une remarquable efficacité : Bryson risquera le tout pour le tout afin d’empêcher la catastrophe.

il ira de pays en pays, subissant de multiples blessures, frôlant la mort, victime de trahison et de tromperie. L’auteur ne lui réserve que peu de repos. Plusieurs critiques comparent Bryson à James Bond mais je crois qu’il est infiniment plus malmené et dispose de moins de moyens. Il ne sait plus à qui se fier, la trahison et la mort l’entourent.

Une fois que j’ai bien saisi l’enchevêtrement des arcanes de cet incroyable pouvoir menant au contrôle de la planète, je me suis laissé emporter par le rythme soutenu imposé par l’auteur : beaucoup d’action, de rebondissements et s’ajoute à cela de la violence, de la haute technologie et enfin une plume tellement habile qu’elle propulse le lecteur dans l’histoire lui donnant l’impression d’être un personnage du livre.

J’ai dévoré ce livre, d’autant qu’il touche une corde sensible de notre société : la protection de la vie privée et des renseignements. J’ai été comblé par l’histoire mais je me suis retrouvé à la fin avec des questionnements dont je crains un peu les réponses si jamais on venait à me les donner : quel héritage ai-je laissé sur Internet, mes courriels, mes comptes électroniques?

À quel point ma signature électronique peut se retourner contre moi? N’importe qui, mal intentionné ou non peut-il tout savoir sur moi? Suis-je surveillé?

Remarquez que je n’ai pas développé de paranoïa, mais LA TRAHISON PROMÉTHÉE est un livre qui, en plus de nous propulser dans une action soutenue et de forte intensité est aussi porteur de questionnement sur les éléments qui contrôlent notre vie et sur le pouvoir magistral donné à celui ou ceux qui contrôlent l’information.

C’est un bon livre…il sent la décadence, mais il est fort excitant.

Suggestion de lecture : LE DOSSIER MÉTÉORE, de Benjamin Faucon

Robert Ludlum (1927-2001) était un écrivain américain connu aussi sous les pseudonymes de Jonathan Ryder et Michel Shepherd. Très tôt, il est attiré par le théâtre mais la carrière militaire prend le dessus. Après la guerre, il devient comédien, metteur en scène avant de se tourner vers l’écriture au début des années 70.

Depuis L’HÉRITAGE SCARLATTI publié en 1971, plusieurs de ses romans seront considérés comme des chefs d’œuvre. L’ensemble de son œuvre comprend 26 romans traduits dans 32 langues, l’adaptation au cinéma de quatre livres de la série JASON BOURNE et plusieurs films tirés de ses autres romans dont LE WEEK-END OSTERMAN par Sam Peckinpah .

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
AVRIL 2016

MEURTRES POUR RÉDEMPTION, Karine Giébel

*Le poison continua son étrange cheminement.
Ouvrant au hasard les tiroirs de son cerveau.
Elle bascula brusquement dans le passé. Là où
elle n’aurait pas aimé retourner…l’angoisse lui
paralyse le cerveau et les muscles. Elle a peur.
Son ventre se tord…*
(Extrait de MEURTRES POUR RÉDEMPTION, Karine
Giébel, réédition :  Fleuve Noir, 2010, 765 pages, num.)

Marianne de Gréville, 20 ans est emprisonnée à vie pour de multiples meurtres. À cause de son caractère orageux, instable et violent, elle est détestée par ses codétenues et harcelée par ses gardiennes qui veulent la *casser* en la torturant et l’humiliant, ce qui est fort mal connaître la nature meurtrière et vengeresse de cette furie. Toutefois, un homme la remarque et tombe sous le charme de la sauvagesse. Alors que l’espoir et l’amour se pointent et que se développe lentement  le désir de se racheter, Marianne se retrouve devant un horrible choix : tuer encore et gagner sa liberté ou se laisser dompter et gagner par l’espoir…

Au fond des bas-fonds
*Si je te faisais bouffer cette merde,
hein De Gréville?
Tu crèverais non?
-Vas-y, essaye!
Nouveau coup de matraque.
Nouveau hurlement.*
(extrait de MEURTRES POUR RÉDEMPTION)

C’est une histoire très longue…près de 800 pages…une brique de violence et d’actions désespérées et l’auteure Karine Giébel ne fait pas dans la dentelle, propulsant le lecteur dans un effroyable dédale de violence, de cruauté et de sadisme.

Il faut être préparé pour lire un tel livre car la plume de Giébel est incroyablement efficace. J’ai pensé que pour mettre en perspective toute la noirceur de cette histoire, l’idéal est encore de rassembler des extraits forts évocateurs…et j’avais un choix pratiquement illimité :

*Trente jours. Dans ce trou infâme, pestilentiel. Sept cent vingt heures de solitude. Quarante-trois mille deux cents minutes d’une lente déchéance…Deux millions cinq cent quatre-vingt-douze mille secondes de désespoir…*

*Je vais lui faire du mal! Gémit Marianne. J’vais lui faire du mal! Je sais faire que ça! Je suis mauvaise, pourrie jusqu’à l’os.*

*Après la douleur, ce fût la peur qui explosa en elle.*

*Comment pouvait-elle héberger tant de cruauté? Quel mal la rongeait pour la rendre aussi insensible? Aussi monstrueuse?*

*Pariotti semblait avoir perdu tout contrôle. Elle se vengeait de la terre entière, se vautrait dans la barbarie avec une frénésie sanguinaire. Marianne encaissa encore plusieurs chocs…*

*Il lui écrasait le dos avec sa chaussure. Avec ses cent quarante kilos de cholestérol pur. Elle criait de douleur…*

*Une nouvelle bestiole à mille pattes rampa sur son pieds, elle secoua la jambe en gémissant.*

*…Parce que sa vie se résumait à des maux sans fin. Parce qu’elle était Marianne. Qu’elle n’avait toujours connu que le malheur, l’horreur. La noirceur d’une vie sordide.*

Dans MEURTRES pour rédemption, pas de soleil…pas d’espoir et surtout, pas de répit pour le lecteur. Je trouve extraordinaire que Giébel ait réussi à insérer une histoire d’amour crédible dans ce drame infernal…et encore, je ne peux pas dire que cette histoire soit imbibée d’eau de rose.

C’est un livre à l’écriture puissante quoique j’ai pensé que 100 ou  200 pages en moins de cruauté, de torture, de haine et de trahison auraient tout de même fait l’affaire. Il y a des longueurs et c’est sans compter les petits retours en arrière qui sont parfois agaçants.

Malgré tout, il y a de très grandes forces dans ce livre qui vient nous rappeler que s’il y a quelque chose de pourri dans les basses fosses que sont les prisons européennes pour meurtriers et récidivistes irrécupérables, on trouve aussi de la pourriture dans les hautes sphères de la société qui elles, s’en tirent à bon compte.

Quant au personnage principal. Marianne, classée comme un monstre, elle a un petit quelque chose d’attachant qui appelle la compréhension circonstancielle du lecteur.

Elle a une forte personnalité teintée de rudesse mais sans être foncièrement mauvaise. Voici une autre citation qui illustre mon propos :*Oh oui! Et tu es encore plus jolie à l’intérieur. Malgré tout ce que tu as commis…Malgré tout ce que tu as subi aussi…Tu restes capable du meilleur.*

Comment décrire ainsi une machine à tuer et est-ce plausible? C’est au lecteur de le découvrir. Ce livre ne m’a laissé aucun répit. Il est d’une noirceur opaque et pousse continuellement le lecteur à se demander comment les choses peuvent dégénérer à ce point. C’est un livre d’une violence parfois insoutenable, même la rédemption dont il est question dans le titre est dramatique.

Mais l’écriture est magistrale et d’une efficacité qui fige le lecteur dès le début et le garde sur le qui-vive d’un rebondissement à l’autre. Notez que je parle ici de la narration car les dialogues sont sans doute la principale faiblesse du livre.

Une dernière petite remarque peut-être…j’ai trouvé cocasse que l’auteure cite Dostoïesvki dans son livre…*Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons.* Dostoïesvski  Voilà qui en dit long sur ce qu’on appelle la civilisation.

Je recommande ce livre aux âmes pas trop sensibles mais gardez-vous du temps, car il est très long et l’incroyable magnétisme de la plume de Giébel risque de vous retenir…prisonnier…

Suggestion de lecture : MEURTRES EN SOUTANE, de Phyllis Dorothy James

Karine Giébel est une auteure française née en 1971. Pendant ses études de droit, elle a développé un goût prononcé pour l’écriture  et  complète en 2004 un premier polar salué par la critique : TERMINUS ELICIUS qui reçoit en 2005 le grand prix marseillais du polar. MEURTRES POUR RÉDEMPTION est son deuxième roman, publié en 2006 et nominé pour le prix Polar Cognac. Suivront deux autres volumes primés : LES MORSURES DE L’OMBRE en 2009 et JUSTE UNE OMBRE en 2012. Son œuvre est rehaussée par une impressionnante collection de prix littéraires.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
NOVEMBRE 2015

LA CHORALE DU DIABLE, de MARTIN MICHAUD

*Le tueur est là, en bas des marches. Il s’apprête à franchir les portes menant
à la station de métro Bonaventure. Le tueur retire sa cagoule…surtout, ne pas
créer de mouvement de panique…*
(extrait de LA CHORALE DU DIABLE de Martin Michaud, éditions Goélette, Qc, 2011, éd. Num. 421 pages)

Avant de se suicider, un homme tue une femme et trois enfants…un carnage d’une horreur indescriptible.  Le meurtrier présumé serait le mari. Deux jours plus tard, une alerte Amber (alerte-enlèvement à grande échelle) est déclenchée : une jeune fille faisant de la porno sur internet est kidnappée. Comme les deux drames semblent sans lien au début, chaque affaire est confiée à un policier. Les deux enquêtes vont finir par converger et elles seront d’autant compliquées que les deux policiers se détestent cordialement.

Ils s’engageront néanmoins dans une démarche dangereuse les conduisant dans plusieurs villes du Québec et même jusqu’au Vatican. Évoluant dans un monde obscur de fanatisme religieux et de perversité dans une enquête parsemée de morts, Victor Lessard et Jacinthe Taillon se rapprochent de la découverte d’un secret terrifiant : celui de la chorale du diable.

Un secret effrayant
*…Est-ce que ça -fitterait- avec des satanistes
de mettre en scène des meurtres, en essayant
de reproduire une invasion de mouches
inspirée du quatrième fléau?*
(extrait de LA CHORALE DU DIABLE)

Avec sa plume puissante et fort bien structurée, Martin Michaud nous livre un récit intense qui évoque les travers les plus tordus de la nature humaine : cruauté, sadisme, violence, pédophilie, satanisme et j’en passe. Je pense que le lecteur doit bien évaluer la sensibilité de son âme avant d’entreprendre la lecture de ce livre et savoir aussi qu’il ne donne pas une image très flatteuse de l’Église Catholique. Une fois commencée la lecture de l’histoire, je me suis senti comme une mouche dans une toile d’araignée…difficile d’en sortir.

L’auteur a imaginé une enquête extrêmement complexe et tentaculaire, car elle amène autant l’enquêteur de l’histoire que le lecteur dans de multiples directions avec de multiples rebondissements pour chaque direction.

Une phrase captée en cours de lecture et qui concerne l’enquêteur Victor Lessard résume très bien la complexité de l’histoire : *…Il ne peut s’empêcher de frissonner : il se heurte à quelque chose de beaucoup plus grand que lui, une bête à multiples tentacules qui le dépasse et qui lui flanque une peur irraisonnée.* (Extrait LA CHORALE DU DIABLE)

Je parle souvent dans mes commentaires de l’importance du fil conducteur d’une histoire…cette espèce de lien qui garde le lecteur dans le coup. Ce fil conducteur prend une importance capitale dans un récit aussi multidirectionnel que LA CHORALE DU DIABLE. Dans ce récit, il y en a deux…et deux solides : d’abord la chorale.

L’auteur dévoile très graduellement le lien entre la chorale et les meurtres. Et puis, il y a les mouches…alors ça c’est une trouvaille : l’omniprésence des mouches dans le récit…des essaims de millions de mouches…

En plus d’établir un lien entre les mouches et l’apocalypse, l’auteur nous livre sa petite explication judiciaire et médico-légale : *…Lessard sait que l’entomologie judiciaire s’intéresse généralement aux mouches et autres insectes qui, les uns après les autres, viennent se nourrir des cadavres en décomposition, parce que ce comportement permet de fixer avec précision le moment de la mort.* (extrait LA CHORALE DU DIABLE)

Mais voilà, dans le récit, il y a beaucoup trop de mouches pour que ce soit naturel. Quoique l’auteur mette le lecteur sur la piste (avec retenue), il ne livre l’explication du mystère qu’à la fin.

Autre lien intéressant dans le récit, la présence constante d’hommes d’église et vous pouvez me croire, ce ne sont pas tous des enfants de chœur et leur rôle dans l’histoire est issu d’une motivation très particulière qui m’a laissé pantois.

LA CHORALE DU DIABLE est un polar bien ficelé, puissant qui rappelle un peu Dan Brown dans le dévoilement progressif de l’intrigue et la multiplicité des indices. Les personnages principaux : les enquêteurs Victor Lessard et Jacinthe Taillon sont deux mufles, mais étrangement, deux mufles attachants.

À vous amis lecteurs de découvrir pourquoi. La violence y est très descriptive…trop à mon goût, mais si vous avez le cœur solide, je vous recommande LA CHORALE DU DIABLE déjà bardé de reconnaissances littéraires : PRIX SAINT-PACÔME du meilleur roman policier en 2011, et PRIX ARTHUR- ELLIS remis au meilleur roman policier francophone publié au Canada en 2012.

Suggestion de lecture, du même auteur : SOUS LA SURFACE

Né à Québec en 1970, Martin Michaud est un véritable homme-orchestre : avocat, scénariste, écrivain, il est aussi musicien. Sur le plan littéraire, il s’est spécialisé dans le thriller à forte intensité. Ses trois premiers ouvrages (IL NE FAUT PAS PARLER DANS L’ASCENSEUR et LA CHORALE DU DIABLE en 2011, JE ME SOUVIENS en 2012) obtiennent un succès spontané et fulgurant avec la création d’un personnage tourmenté mais d’une impeccable moralité : Victor Lessard. 

Pour en savoir davantage sur cet auteur déjà qualifié de maître du thriller québécois, consultez son site internet michaudmartin.com

BONNE LECTURE

JAILU

AOÛT 2015

LE VIDE, tomes 1 et 2, livre de PATRICK SÉNÉCAL

1-VIVRE AU MAX
2-FLAMBEAUX

*Les assassins tiraient sur Nadeau et les policiers,
mais Rivard ne mourait pas sur le coup : son
ventre explosait, son visage se faisait déchiqueter
par les balles, il continuait pourtant de hurler à
l’aide…*
(extrait de LE VIDE tome 1, VIVRE AU MAX, de Patrick
Sénécal,  éditions Alire, num. 2008, 313 pages.)

LE VIDE est le récit de l’entrecroisement du destin de trois personnages : Pierre Sauvé, veuf, la quarantaine, policier qui enquête sur un quadruple meurtre. Frédéric Ferland, divorcé, psychologue à Saint-Bruno. Maxime Lavoie, célibataire, très riche, animateur de la série de téléréalité très controversée VIVRE AU MAX.

Ces trois personnages ont un point en commun : ils cherchent un sens à leur vie, une excitation qui la rendrait digne qu’on se batte pour elle… ces trois personnages convergent vers un destin commun à l’issue dramatique. Le but, combler ce qui manque cruellement à leur existence : un vide…peu importe ce qu’il en coûtera…

Du Sénécal pure laine
*Les réunions sont organisées par un certain Charles
qui incite les gens présents à se suicider. Il dit que
plus rien ne vaut la peine, que tout est vain et
que le mieux est de mourir.*
(Extrait de LE VIDE, tome 2, Patrick Sénécal, éditions
ALIRE, 2008, éd. Num.)

Pour utiliser d’entrée de jeu un cliché, Sénécal reste Sénécal. Il a le don de garder ses lecteurs et lectrices en captivité. Un peu comme King, il entretient la curiosité, un irrésistible besoin de continuer à lire pour satisfaire une curiosité qu’il a lui-même suscitée.

Dans LE VIDE, on assiste à l’installation et l’évolution graduelle de la démence dans l’esprit torturé de Maxime Lavoie, pdg milliardaire. Au départ, l’esprit de Lavoie est noble, empathique, ses buts sont de nature philanthrope, mais suite à une cruelle désillusion, son esprit se corrompt, s’avilit. Le bel altruisme du début fait place à la haine, la cruauté, la misanthropie.

Très graduellement, Lavoie met au point un plan très complexe et totalement démoniaque et pour ce faire, il utilisera des outils dont il dispose abondamment : de l’argent, une émission de téléréalité d’une brûlante insipidité qu’il produit et réalise lui-même, ce qui lui permet de rejoindre des milliers d’esprits faibles et dépressifs. Le mélange est explosif et aboutira sur un inimaginable drame humain.

Première chose à souligner (comme l’ont fait tous les critiques), les chapitres du livre sont publiés dans le désordre…33, 5, 34, 35, 18, 7, etc. Bien que n’empêchant pas la compréhension du récit, cette fantaisie impose au lecteur des sauts temporels qui peuvent être irritants. Personnellement, j’ai lu les chapitres dans le désordre, n’ayant aucune envie de passer mon temps à feuilleter.

Le fil conducteur du récit est solide et comporte trois éléments qui m’ont littéralement forcé à garder le livre ouvert : 1) la mystérieuse et dramatique aventure de Lavoie en Gaspésie, mentionnée un peu partout dans le récit et dévoilée vers la fin. C’est là semble-t-il où tout a basculé pour Lavoie.

2) Gabriel : rescapé du drame gaspésien, énigmatique adolescent d’une douzaine d’années, mentalement perturbé, muet, apathique, omniprésent dans le récit, personnage-clé.

3) Et bien sûr, le vide…le vide existentiel, c’est-à-dire l’expression d’une existence sans réalité, sans valeur. (Larousse) Si le vide est un thème plutôt abstrait au départ, l’auteur dévoile à la petite cuillère toute son horrible réalité.

C’est un roman tordu mais bien ficelé au point d’agripper le lecteur. Les personnages sont froids, aucun attachement possible. L’écriture est descriptive, le langage cru et direct autant pour les scènes sanglantes que les scènes de sexe. D’ailleurs dès le début, l’auteur fait la description fort détaillée d’une orgie assez torride merci. Ce n’est pas une diversion. D’ailleurs, il n’y a aucune diversion dans ce roman.

On aime ou on aime pas. Moi j’ai aimé.  Pas de demi-mesure avec Sénécal. Le lecteur est forcément appelé à se demander ce qui se passe dans l’esprit de l’auteur et comment les choses peuvent dégénérer à ce point. C’est dur et intense…au risque de me répéter…du Sénécal pure laine.

Suggestion de lecture : du même auteur, FAIMS

Patrick Sénécal né en 1967, est un écrivain québécois spécialisé dans le roman *noir*. Il est aussi scénariste et réalisateur. Il publie son premier roman en 1994 : 5150 rue des Ormes, adapté au cinéma en 2009. Il est détenteur de plusieurs prix littéraires importants dont le prix Boréal du meilleur roman en 2001 (Aliss) et le prix Masterton en 2006 (Sur le seuil) en plus des distinctions dans les salons du livre. Il a aussi publié deux romans pour la jeunesse. LE VIDE, est son 7e roman, le plus médiatisé de son œuvre. Consultez l’article consacré à son livre CONTRE DIEU

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
JUIN 2015

DES CLIQUES ET DES CLOAQUES, Jim Thompson

*Je lui expédie un crochet du droit, puis un
crochet du gauche : coup sur coup. Je la
laisse s’affaler au pied de l’escalier. Son
cou a l’air d’avoir allongé de dix
centimètres, et sa tête ballotte comme
une citrouille sur un cep de vigne.*
(extrait de DES CLIQUES ET DES CLOAQUES,
Jim Thompson,  t.f.  Éditions Gallimard, 1967,
éd. Num. 160 pages)

Voici l’histoire de Frank Dillon, un raté,  du moins en apparence, qui partage sa vie entre sa femme, Joyce, une maritorne impossible et Stapple, son patron à l’esprit cruel et méchant pour qui il vend de la camelote de porte en porte. Un jour, alors qu’il croit réussir à vendre des couverts de table à une vieille femme, celle-ci offre à Dillon de se faire payer en nature en couchant avec sa nièce Mona. Dillon refuse et par bonté, laisse les couverts sur place et sort. Stapple menace de le congédier s’il ne rembourse pas. Entre  temps, la belle Mona offre à Dillon de l’aider à se débarrasser de sa vieille tante et mettre la main sur sa fortune. Dillon, ne réfléchis pas longtemps et élabore un plan machiavélique…

Noir, très noir…

*Je lui expédie six balles dans la tête et
dans la nuque. Il pique du nez et c’est
rideau pour Pete. Avant de partir, je
m’assure qu’il a passé. Sa figure ne
ressemble plus à grand-chose, mais
j’ai l’impression qu’il est mort
heureux. Il sourit.
(extrait de DES CLIQUES ET DES CLOAQUES)

DES CLIQUES ET DES CLOAQUES est un récit extrêmement sombre…*les aventures véridiques d’un homme en proie à la poisse et aux mauvaises femmes* (titre du chapitre 22)…le récit de Frank Dillon, surnommé Dolly, dont la vie est une prise en étau entre *ses femmes*, de véritables poufiasses qu’il appelle *roulures* dans le texte, et son patron Stapple, un exploiteur cruel.

Dolly, un raté, sympathique au départ, devient un parfait salaud, menacé par un plus salaud que lui…les meurtres s’accumulent…

Ne vous attendez pas à des élans de joie de vivre dans ce récit très noir qui explore les bas-fonds de l’esprit humain. La plume est crue et directe : *Si je suis noir, plus noir qu’un trou à charbon…* (extrait)…*Ce soir, tue-la ce soir Dolly…* (extrait) .

Ce roman est développé un peu en dents de scie et pourtant on s’y accroche même si les personnages n’ont rien d’attachant. Comme le récit m’a amené à me demander comment on pouvait tomber aussi bas, je suis devenu comme accroché au texte.

Le petit côté décevant est que Thompson a très peu développé la relation entre Dolly et Mona (la fille exploitée par une vieille femme avec qui elle vivait) et qui devient elle aussi une roulure comme les autres. La finale, tout de même assez solide tient très peu compte de son destin. En revanche, l’auteur exploite à fond son personnage principal : Frank Dillon, un pauvre raté, exploité, qui devient paranoïaque, meurtrier et finalement suicidaire.

Malgré certaines longueurs, pardonnables à mon avis,  question de respirer un peu, le caractère sombre du récit va en s’intensifiant. Thompson nous entraîne dans un univers de folie et d’horreur. Sans être un chef d’œuvre, c’est un très bon roman qui décrit une clique de personnages douteux et dont l’esprit est moralement corrompu, ce qu’on appelle, sur le plan littéraire un cloaque. C’est un bon livre… qui porte bien son titre.

Suggestion de lecture : EN SACRIFICE À MOLOCH, d’Asa Larsson

Jim Thompson (1906-1977) est un écrivain américain. Son premier livre paraît en 1942 : NOW ON EARTH, inspiré du travail que Thompson faisait dans une usine d’aviation au début de la 2e guerre mondiale.  L’empreinte autobiographique de ce livre se retrouvera à des degrés divers dans l’ensemble de son œuvre.

La notoriété de Jim Thompson prend forme en 1956 alors qu’il écrit le script d’un des plus beaux films de Stanley Kubrik : LES SENTIERS DE LA GLOIRE. Ce travail amènera Thompson à s’installer à Hollywood où il continue d’écrire.

Son œuvre comprend plus d’une trentaine de  romans dont plusieurs sont devenus des classiques de la littérature américaine. La notoriété de l’auteur ne s’est installée que très graduellement et n’atteindra son apogée qu’après sa mort grâce, entre autres, à l’adaptation au cinéma de certains de ses romans.

C’est ainsi qu’Alain Corneau réalise SÉRIE NOIRE en 1979, adaptation cinématographique de DES CLIQUES ET DES CLOAQUES. Plusieurs adaptations suivront dont LES ARNAQUEURS en 1990, nominé aux Oscars.

Affiche du film SÉRIE NOIRE réalisé par Alain Corneau en 1979, adaptation du roman de Jim Thompson DES CLIQUES ET DES CLOAQUES avec Patrick Dewaere, Myriam Boyer, Marie Trintignant et Bernard Blier.

BONNE LECTURE
JAILU
MAI 2015