TORNADE SUR LA VILLE, de Steve Thayer

<On aurait pu entendre craquer les petits os de son cou. Son visage devint rouge violacé. La vie s’écoula par sa bouche. Mais son parfum émettait toujours de chaudes senteurs de chèvrefeuille. Un crime ne devrait pas sentir aussi bon. La créature qui ahanait sous son masque ressentit alors l’irrépressible envie de murmurer quelque chose, d’expliquer son geste. Trop tard. Elle était morte. Qui qu’elle fût.> Extrait : TORNADE SUR LA VILLE, Steve Thayer, Libre Expression éditeur, 1. Édition de papier, 445 pages.

Une femme est assassinée au cœur de la ville, en plein jour, sur la terrasse d’un parking. Les indices ? Des plus minces.  Quelques heures après le meurtre, une tornade d’une violence inouïe dévaste la ville, un cataclysme que l’Office national de la météorologie n’avait pas prévu mais que Dixon Bell, le Monsieur Météo de Canal 7, la chaîne de TV locale, avait annoncé parce qu’il l’avait vu dans sa tête.

Quelques jours après le premier crime, une jeune fille est étranglée, elle aussi sur un parking. Puis une troisième. La liste s’allonge, la police demeure impuissante même si elle a constaté un phénomène étrange : le tueur agit à chaque changement de saison, et à chaque événement climatique majeur…

La colère populaire gronde, le gouverneur de l’État est contraint de rétablir la peine de mort, et la police trouve enfin un suspect : Dixon Bell, le Monsieur Météo de Canal 7 !

Météo assassine

Je ne m’attarderai pas beaucoup sur ce livre, non parce qu’il a fait l’objet d’une certaine indifférence dans les milieux littéraires mais plutôt parce que le sujet est gonflé et que l’ensemble ne m’a pas apporté grand-chose.

L’aspect catastrophiste du livre est élimé et largement surexploité surtout au cinéma. Son originalité tient surtout dans le fait qu’un tueur opère au gré des évènements climatiques extrêmes. Ça suppose toutefois un côté prévisible.

Malgré tout, ça peut plaire à un certain lectorat. L’histoire a un rythme rapide, l’écriture est nerveuse malgré les longueurs et les répétitions. Tout n’est pas perdu car le modus operandi du tueur peut parfois surprendre.

Je ferai bref en disant que ce livre est une variation sur un thème connu et qui ne bousculera pas vraiment la littérature. À vous de voir. La publication du livre remonte à 1997 et il n’a pas été réédité. Il se pourrait donc qu’il soit difficile à trouver.

Je précise en terminant que ce livre, même si je l’ai trouvé plutôt ordinaire n’est pas nécessairement à l’image de la bibliographie de Steve Thayer car en général, ses livres ont été bien accueillis par la critique même s’ils sont loin des records de vente.

Suggestion de lecture : LIEUTENANT ÈVE DALLAS, de Nora Roberts

Steve Thayer est né à Saint Paul, Minnesota. Il a travaillé comme scénariste pendant plusieurs années. Il a déménagé à Edina, Minnesota dans les années 1980, où il a commencé à écrire des romans. Il a commencé à écrire des romans à suspense avec Saint Mudd en 1988, et a continué avec une série de six autres romans, pour la plupart bien accueillis par la critique. Les sujets de son travail comprennent les enquêtes criminelles, les complots, les meurtres et les enlèvements. L’écriture de Thayer a été décrite comme granuleuse et rapide.

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 1er mars 2024

SOLEIL NOIR, de CHRISTOPHE SEMONT

Alors que Maria s’apprêtait à interpeller la jeune fille pour
la forcer à réagir, une déflagration lui déchira les tympans.
La tête de sa collègue fut projetée en arrière, son corps
dégringola de la chaise. La jeune femme sentit des milliers
de gouttelettes s’écraser sur son visage, comme si on
avait braqué un brumisateur sur elle.
(Extrait : SOLEIL NOIR
Christophe Semont, éditions Critic 2015, format numérique,
264 pages)

Promu sergent dans le nord de l’Argentine, Esteban Pantoja s’apprête à fêter son avancement en compagnie de sa femme et de sa fille. Pour eux, ce soir-là, tout va basculer… Adela est serveuse dans un bar de nuit de La Paz. Un boulot comme un autre, en attendant mieux. Depuis quelques mois, elle se bat contre des visions qui la hantent jour et nuit. Ils s’appellent Sergio, Kamila, Federico et Diego. Ils sont jeunes, ils ont la vie devant eux. La vie… et un énorme conteneur, abandonné au cœur de la jungle. Rien ne les vouait à se rencontrer. Et pourtant, leurs destins sont liés. Tous vont être les témoins de la folie d’un homme. Car au plus profond de la forêt amazonienne, tapi dans son antre, un serpent attend son heure…

Noir foncé
Le guide bolivien regarda le jeune policier
disparaître dans le boyau étroit, avalé par
l’obscurité, et ne put retenir un frisson.
Pachamama ne rendait jamais les offrandes
qu’on lui adressait.
(Extrait)

C’est un récit très sombre, noir, voire lugubre, et qui pourtant vient donner un coup de fouet dans l’univers du polar que je trouvais stagnant depuis quelques années. Voici l’histoire d’Esteban Pantoja, un jeune policier argentin, heureux professionnellement et en amour avec sa femme et sa fille. Mais bientôt, sa vie va basculer complètement alors que pendant un braquage de banque, la maman et sa fille seront abattues.

À travers larmes et douleurs, Esteban entrevoit un détail sur la peau d’un des meurtriers, un tatouage montrant un soleil…un soleil noir fendu d’un glaive. À partir de ce moment, Esteban a juré de ne consacrer sa vie qu’à venger sa femme et sa fille et sa vie devient alors un véritable road-movie qui l’amènera, avec l’aide de quelques alliances, en Amérique latine. Parallèlement à ces évènements dramatiques, dans un autre point du globe, une jeune fille, Adela est obsédée par des visions morbides.

Des jeunes garçons qui avaient la vie devant eux réduits à l’état de cadavres empilés dans un conteneur à déchet qui s’ajoute au décor inquiétant de l’Amazonie : <Le spectacle qui s’offrit à lui était au-delà de tout ce qu’il avait pu imaginer. Les portes du conteneur vomissaient un flot de cadavres pourrissants. Ceux qui tenaient encore debout semblaient impatients de se frayer un chemin vers l’extérieur. Cette vision dépassait l’entendement et allait le hanter longtemps. > Extrait

Sans le savoir, les destins d’Adela et d’esteban son liés et vont convergeant vers une incroyable réalité qui va les ramener, et le lecteur par la bande, dans l’insupportable réalité des camps de concentration nazis. Dans un périple qui l’amènera au cœur de la Bolivie et de l’Argentine, Esteban mettra le pied dans un monde d’horreur, de torture, de meurtres, univers saturés d’exactions et de basses humaines qui vont au-delà de tout entendement.

L’auteur amène graduellement le lecteur à faire des liens avec une implacable efficacité. En effet, l’argentine et la Bolivie sont des pays réputés pour leurs dictatures sanglantes et meurtrières et aussi tristement réputés pour avoir accueilli et protégé des semeurs de mort nazis tels Klaus Barbie, le boucher de Lyon et cette erreur de la nature appelée Joseph Mengele, médecin au camp d’extermination d’Auchwitz et qui exerça sur des milliers de juifs des expériences innommables, d’indescriptibles horreurs médicales pratiquées sans aucun état d’âme.

Que découvrira Esteban? Il n’a qu’un lien : le soleil noir…symbole de ce qui allait peut-être raviver un nazisme qui étouffait alors que les forces russes approchaient de Berlin. Je n’aime pas beaucoup ce terme, mais j’ai été scotché par le récit. Ça se lit bien, rapidement, ça va droit au but, sans trop d’élégance ni de mise en contexte. Ce n’est pas de la grande littérature. SOLEIL NOIR est l’histoire d’une vengeance élaborée davantage dans l’action que dans la recherche.

Mais si vous vous laissé guider par le style de l’auteur qui est direct, vif, implacable, vous pourriez être surpris par l’efficacité de la plume. Principale faiblesse : trop direct, peu de mise en contexte, pas suffisamment d’encadrement historique sans compter les personnages que j’ai trouvé sous-développés et peu attachants. J’ai trouvé aussi que la finale ne bouscule rien. Elle m’a laissé perplexe et j’ai refermé le livre sans que j’aie vraiment compris le choix de l’auteur. Cette finale pourrait peut-être supposer une suite…

Suggestion de lecture : IL N’EST SI LONGUE NUIT, de Béatrice Nicodème

Propos autobiographiques de Christope Semont rapportés par Amazon :

À force d’écouter les légendes qui se chuchotent sur le marché aux sorcières de Mexico, les contes qui s’échangent dans les bars de Bangkok, ou les histoires extraordinaires qui circulent dans les rues de La Havane.  À force de prêter l’oreille aux appels de Cthulhu, de se perdre dans les couloirs déserts de la maison Usher, de passer ses vacances à Castle Rock, ou de guetter les bruits du grenier de Malpertuis.  À force de passer des heures dans des salles obscures à suivre des légions perdues, combattre des invasions de zombies, contrer des attaques extra-terrestres ou fuir des tueurs indestructibles. À force de tourner les pages du Livre de Sang, de veiller Milles et une Nuits, d’essayer de déchiffrer le Nécronomicon, d’arriver au bout des Contes et Légendes Inachevés, de relire en boucle les derniers contes de Canterbury. Un jour ça devait arriver, j’ai eu envie moi aussi de raconter des histoires.


Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 2 février 2024

L’INSTITUT, le livre de Stephen King

*C’est un abîme vous voyez ? Parfois
j’en rêve ! Un gouffre sans fond…
rempli de tout ce que je ne sais pas…
Mais il y a un pont qui enjambe cet
abîme. *
(Extrait : L’INSTITUT, Stephen
King, version audio, Audiolib éditeur, 2020,
narrateur : Benjamin Jungers. Or. A. Michel
durée d’écoute : 19 heures 11 minutes)

Bienvenue à l’Institut. Quand les enfants y entrent, ils n’en sortent plus. Au cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent dans la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent. Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques. Que font-ils là ? Qu’attend-on d’eux ? Et pourquoi aucun de ces enfants ne cherche-t-il à s’enfuir ? Aussi angoissant que Charlie, d’une puissance d’évocation égale à Ça, L’Institut nous entraîne dans un monde totalitaire… qui ressemble étrangement au nôtre.

 

Les infortunes de la surdouance
*On était tenté de croire qu’il s’agissait d’une installation
gouvernementale… mais comment pouvaient-ils cacher une
 telle entreprise ? Contraire à la loi et à la Constitution. Qui
reposait sur le rapt d’enfants. *
(Extrait)

On l’a vu plus haut, une mystérieuse, sombre et puissante organisation secrète kidnappe des enfants après avoir tué brutalement leurs parents. Ces enfants ont un point en commun, ce sont des surdoués, dotés de pouvoirs psychiques exceptionnels comme la télépathie, la psychokinésie ou la précognition. Ils sont enfermés dans un bâtiment appelé L’INSTITUT où les scientifiques mènent sur eux toutes sortes d’expériences dont plusieurs ne sont rien d’autres que de la torture.

Rien n’est expliqué aux enfants à part les règles de l’institut dont le non-respect entraîne des sévices corporels. Il est évident que l’organisation qui semble disposer de fonds illimités a un but mais lequel? Un de ces enfants semble se démarquer par sa remarquable intelligence : Luke Ellis. L’institut est dirigé par une marâtre appelée Julia Sixsby qui elle-même travaille pour un consortium ultra-secret dirigé par un énigmatique homme qui zézaie.

C’est un autre livre de King dont les protagonistes sont des enfants. C’est récurrent dans l’œuvre du grand auteur. Je me demande pourquoi d’ailleurs depuis que j’ai lu LA TOUR SOMBRE. Est-ce que c’est parce que la formule est gagnante ou est-ce pour d’obscures raisons autobiographiques. Toujours est-il que le <Jake> de LA TOUR SOMBRE a des caractéristiques semblables à celles du <Luke> de L’INSTITUT : un dosage équilibré de courage et de réserve. Le premier volet de l’histoire est semé de longueurs, de redondances et de déjà-vu.

Le second volet devient très intéressant au fur et à mesure que sont dévoilées les motivations de l’organisation secrète. Là j’avoue que j’ai senti en moi comme un petit conflit intérieur. Ce seul aspect vaut à L’INSTITUT le mérite d’être lu ou écouté. C’est un récit angoissant, violent au seul regard du sort réservé aux enfants. J’ai trouvé exagérée la prétention de l’éditeur de parler de terreur et de comparer <L’INSTITUT> à <ÇA> Au contraire, j’ai senti de la réserve chez King. C’est rare mais il faut dire que la corde est sensible. Je pense que ça mérite d’être lu et écouté.

Suggestion de lecture : LE SPECTRE DU LAC, de Hervé Desbois

Pour tout savoir sur Stephen King, biographie, bibliographie, filmographie et les actualités entourant l’auteur, je vous invite à visiter le CLUB STEPHEN KING.

BONNE LECTURE
BONNE ÉCOUTE
Claude Lambert
le samedi 9 décembre 2023

LES ORCHIDÉES DE STALINE

Commentaire sur le livre de
CORINNE DE VAILLY
et
NORMAND LESTER

*…d’autres questions concernaient son partenaire.
Le croyait-il coupable du meurtre de Geneviève ?
Pourquoi ce mouvement de recul ? Et puis il y avait
ces images latentes qui revenaient constamment le
hanter depuis qu’il avait vu le cadavre. Geneviève
souriante, Geneviève dans son lit. Geneviève morte
…dépecée…*
(Extrait : LES ORCHIDÉES DE STALINE, Corinne De
Vailly et Normand Lester, Les Éditions du 38, 2016, 316
pages num. Éd. Originale sous le titre CHIMÈRES, chez
Libre-Expression 2006)

À Montréal, des corps mutilés de jeunes femmes sont découverts toutes sans utérus. Tueur en série ? Secte satanique ? Les investigations du sergent-détective Pierre Dumont le mèneront à la rencontre de Jeremy Powell, charismatique dirigeant du  Mouvement animaliste mondial, amateur d’orchidées. Un complot d’envergure se prépare, qui s’attaque aux fondements mêmes de la nature humaine. Les auteurs ont puisé leur inspiration entre autres, dans les archives secrètes de l’époque stalinienne rendues publiques depuis l’effondrement de l’URSS : Moscou a tenté dans les années trente de réaliser le projet démoniaque décrit dans ce livre.

Un *quatre-mains* sur l’éthique
*Il croyait que ces expériences, si elles portaient
leurs fruits, seraient un instrument de propagande
extraordinaire dans sa lutte contre la religion. Il
pensait avoir trouvé l’arme absolue pour s’attaquer
au fondement même de toutes les croyances. Si
nous réussissions, il serait difficile de croire à

l’âme humaine. *  (Extrait)

C’est une histoire intéressante et très bien tissée. Le sujet, sans être original n’en n’est pas moins très sensible. Les auteurs puisent l’origine de l’histoire dans les archives secrètes de Staline rendu publiques après l’effondrement de l’URSS, Moscou aurait en effet tenté de réaliser un projet démoniaque : une manipulation génétique de série totalement contre nature : *Une expérience qui allait bouleverser les religions, la morale, les philosophies, la condition humaine elle-même*. (Extrait)

Dans ce décor maudit se trouvait entre autres un scientifique tordu : Duncan Powell qui rêvait de l’abolition des religions et bien sûr, vers la pratique de l’eugénisme, il n’y avait qu’un pas. Dans un régime meurtrier et instable, le projet devait être étouffé. Puis les auteurs font un bond dans le temps…jusqu’en 2002 : des corps mutilés de femmes sont découverts sans utérus. Entre en scène alors le personnage principal de l’histoire, Jeremy Powell.

Peut-être avez-vous déjà fait le lien de famille. Jeremy Powell est un adonis charismatique, voire magnétique assis sur une énorme fortune. C’est un grand amateur d’orchidées, cueillies dans le monde entier et qui font l’objet d’expériences d’hybridation. Powell est aussi protecteur d’un singe bonobo appelé Nietzsche doué d’une extraordinaire intelligence. *Cet homme inspire la crainte, mais dans des moments comme celui-ci, je pourrais lui confier un enfant* (Extrait)

Les auteurs dévoilent graduellement l’esprit tordu de Powell dont la passion pour les orchidées est à la fois prétexte et précurseur d’un projet qui définit le pire de la bassesse humaine :

*Les orchidées, la fertilité et même l’éternité, tu vas le voir, sont pour moi reliées dans le grand ordre des choses de l’univers. Tu vas être le couronnement de ma carrière de chercheur, et de ma vie d’animaliste. Avec moi, tu vas passer à l’histoire. Tu vas me permettre de réaliser un attentat contre l’humanité. Un attentat contre la nature elle-même. L’ultime acte de terrorisme pour la défense des animaux. Pour mettre fin au spécisme.* (Extrait)

Le personnage du savant fou est courant en littérature. Malgré tout, ce livre est un tourne-page angoissant. Le rythme est soutenu et on suit les enquêteurs de page en page avec anxiété car le temps est compté. Le roman est fort et profond. Il y a toutefois quelques irritants, souvent nécessaires dans les thrillers scientifiques dignes du titre, mais pas toujours.

L’intrigue, qui est heureusement puissante, est souvent diluée dans des explications historiques et scientifiques indigestes. Il y a des passages qui traînent en longueur comme celui sur l’époque de Staline ou encore ce long chapitre dans lequel Powell explique les origines de son singe Bonobo. Je n’ai pas tout à fait saisi ce que ça apporte de plus au récit. Mais je peux vous dire que je considère Bonobo comme un personnage important de l’histoire, sympathique, attachant et je vous suggère de vous accrocher à lui.

Donc c’est la principale faiblesse du récit : l’enquête est un peu diluée par des éléments qui confinent parfois à l’errance. Mais bon l’ensemble a l’avantage d’être bien documenté et crédible. Ce détail n’a toutefois pas empêché, chez moi, une forte production d’adrénaline.

Est-ce qu’on peut modifier la nature humaine? Le livre pousse à la réflexion sur le pouvoir actuellement entre les mains des généticiens, sur les limites qu’on devrait imposer à la science par l’élaboration d’un code d’éthique rigoureux, des protocoles de contrôle. Le récit propose aussi une réflexion intéressante sur le spécisme et la protection des animaux.

Et puis, sommes-nous à l’abri de malades et d’illuminés comme Powell. Je pense que vous allez vous laissez aller dans ce thriller scientifique. En ce qui me concerne, il m’a un peu ébranlé. C’est un livre qui fait de l’effet. Est-ce que la nature aura toujours le dernier mot?

Suggestion de lecture : HIVER ROUGE, de Dan Smith

Française, arrivée au Québec à 14 ans, Corinne de Vailly est un auteur jeunesse reconnu Outre-Atlantique. Journaliste puis auteur de comédies musicales, parolière pour les productions Disney et divers artistes québécois, elle dirige l’équipe éditoriale de l’émission jeunesse Le Petit Journal, pour laquelle elle remporte plusieurs prix.
Elle publie son premier livre jeunesse en 1993, Miss Catastrophe (pour les 4-6 ans) aux Éditions du Raton-Laveur. Suivent plusieurs romans ainsi qu’une série fantasy à succès Celtina (Éd. Les Intouchables). Elle écrit également des romans policiers pour adultes avec Normand Lester

Journaliste d’investigation, Normand Lester se spécialise dans les questions internationales, les affaires militaires et les activités des services secrets.Ancien stagiaire du Centre d’études de politique étrangère de Paris, Normand Lester a été correspondant du journal télévisé de la SRC dans la capitale française, au siège de l’ONU à New York et à Washington où il était accrédité à la Maison-Blanche. À titre d’envoyé spécial, il a réalisé des reportages en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine. Il s’est vu décerner le prix Olivar-Asselin pour « son courage et son excellence en journalisme d’enquête » et il est récipiendaire de la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 28 octobre 2023

BIENVENUE EN UTOPIE, de Jean-Jacques Hubinois

*Ces meurtres qui flétrissaient l’image de la ville
et par ricochet Utopie tout entière, révélaient,
si besoin, la vraie nature des hommes. Les canards
locaux s’étaient saisis de l’affaire, titrant à la une
<Un nouveau Jack l’Éventreur en Utopie>. *
(Extrait : BIENVENUE EN UTOPIE, Jean-Jacques
Hubinois, Morrigane éditeur, 2019, numérique, 300p.)

2024 : Sur la plaque de déchets du Pacifique Nord, au large d’Hawaï, un mécène visionnaire a érigé Utopie, territoire futuriste et écologique, grand comme six fois la France, où violence et crime n’ont pas droit de cité. Une nouvelle chance pour l’homme ! Pourtant, une série de meurtres abominables vient troubler cette harmonie. De découverte surprenante en identification effroyable, un ancien commissaire mettra à jour une impensable vérité

La perfection qui dérape
*Il enserrait l’organe de plus en plus fort de ses doigts menus
jusqu’à le sentir palpiter dans le creux de sa main. Puis, tout
explosait pendant qu’un liquide chaud, épais, s’échappait par
saccades entre ses doigts refermés sur l’objet convoité…Quand
la bête de Satan s’était tue et que le petit cœur dans sa main
recroquevillée n’était plus qu’un objet sans vie, il portait ce
fruit vermeil à sa bouche. *
(Extrait)

J’ai été conquis par ce roman original, même si l’auteur a opéré un virage en règle dans le développement de son sujet en cours de récit. Je m’attendais en effet à un récit à saveur environnementale mais j’ai finalement été aiguillé sur les technologies symbiotiques et les manipulations biosynthétiques. Mais peu importe car l’œuvre soulève de nombreuses questions sur l’éthique par exemple, les dérives scientifiques et la compréhension de la nature humaine, ce dernier point faisant trop souvent cruellement défaut.

Tout le récit repose sur le rêve excentrique d’un mécène multimilliardaire, Harry Murloch…rêve qui consiste à créer un monde parfait, sans criminalité aucune, paisible et progressiste, le tout installé sur des dizaines de mètres d’épaisseur de déchets de plastique surtout.

Imaginez : une surface continentale ayant six fois celle de la France et reposant sur trente mètres d’épaisseur de déchets, rendant la surface stable et habitable. Mais le rêve de Murloch allait plus loin : créer un monde stérilisé, sans crime ni exploitation, l’immigration étant fortement filtrée, passée au peigne fin. Un monde parfait. Pas étonnant qu’il ait pour nom UTOPIE.

Mais notre bon Murloch, qui en passant a beaucoup de choses à cacher a fortement surestimé la nature humaine. Il a oublié que le non-respect des règles est atavique chez l’homme. Et comme je m’en doutais, un loup est entré dans la bergerie : un psychiatre avec des jeunes patients autistes. C’est ici que le récit prend des allures de thriller noir car des meurtres d’une cruauté qui va au-delà de l’imagination seront commis. Ça met le service de police dans tous ses états car Utopie n’est pas sensé connaître la violence.

C’est ainsi que le lecteur et la lectrice sont entraînés dans ce qui a toutes les apparences d’un complot ou on trouve de tout sauf des scrupules. C’est là aussi que j’ai été sensibilisé au mariage douteux entre la biologie et la manipulation biotechnologique. Je vous laisse découvrir le lien entre le continent de rêve et le cauchemar qui va s’ensuivre mais c’est fort bien développé et bourré de trouvailles fort bien imaginées.

Il y a des longueurs bien sûr avec de fastidieuses explications sur la viabilité d’Utopie, beaucoup de détails techniques. Mais dans l’ensemble, c’est crédible. Il me reste à vous avertir que l’auteur ne fait pas dans la dentelle. C’est violent et il vous faudra avoir par moment le cœur solide : <Tout était prêt pour un très proche usage. Il pensa avec délectation aux supplices réservés à sa prochaine victime. Il allait se surpasser !> (Extrait) Le meilleur est à venir…ou le pire…c’est selon.  Excellent divertissement.

Suggestion de lecture : LE PAPILLON DES ÉTOILES, de Bernard Werber


l’auteur Jean-Jacques Hubinois

Naissance à Reims le 24 mars 1953.
Très tôt, Jean-Jacques Hubinois a voyagé dans les livres. Et grandi parmi eux, conseillé par un père attentif à son éducation littéraire. Il mène des études de médecine au terme desquelles il s’installe comme ORL à Saint-Denis en 1983. Passionné d’histoire, il veut créer un Arsène Lupin commissaire, démêlant avec éclat et panache les plus effrayantes énigmes policières.

Après un premier ouvrage publié sous le pseudonyme de Jacques Dianajan, Le Crime du Pont-Neuf (Édilivre), l’auteur reprend son personnage principal, le commissaire Bertillon et l’implique dans une nouvelle affaire dans un deuxième roman, Les Cagnards de l’enfer (Les 2 encres). (K-libre)

DU MÊME AUTEUR

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 24 juin 2023

L’AFFAIRE DES CORPS SANS TÊTE, de Jean-Christophe Portes

*…il comprit brusquement qu’il allait finir pendu
et égorgé comme le gouverneur de la Bastille,
et sa tête brandie au sommet d’une pique…
pourtant, il résistait encore…*
(Extrait : L’AFFAIRE
DES CORPS SANS TËTE, Jean-Christophe Portes,
or. : City éditions, 2015, 400 pages. Version audio :
Audible studios éditeur, 2018, durée d’écoute : 11
heures 23 minutes. Narrateur : Florent Cheippe. 1er
volet des enquêtes de Victor Dauterive. Thriller)

1771 : On découvre des cadavres dans la Seine, nus et la tête coupée. Malgré l’émoi populaire, Victor Dauterive, jeune officier de la nouvelle Gendarmerie n’a guère le temps de s’en préoccuper : Lafayette, son mentor, l’a chargé d’arrêter Marat, ce dangereux agitateur qui appelle au meurtre des aristocrates. Mais la mission tourne vite au cauchemar.  Peu à peu, Victor Dauterive lève le voile sur un effrayant complot, une conspiration qui pourrait changer le cours de la Révolution…

VARIATION SUR RÉVOLUTION
*Marat s’interrompit brusquement pour dévisager le sous-lieutenant.
Dans son regard brûlait une passion inconnue qui fit frissonner Victor,
et il sentit que, derrière cet homme, tout un peuple réclamait justice. *
(Extrait)

C’est un roman historique très fort. Je dirais même un *policier historique* car on y suit une enquête complexe d’un sous-officier de la nouvelle gendarmerie nationale qui remplace l’ancienne organisation policière qu’on appelait la maréchaussée. Le policier s’appelle Victor Dauterive qui deviendra un personnage récurrent de l’oeuvre de Jean-Christophe Portes.

Nous sommes dans la dernière décennie du XVIIIe siècle. Louis XVI tente l’impossible pour sauver son trône en s’appuyant en particulier sur son plus précieux général : Le marquis de Lafayette, appelé le héros des deux mondes, fait général par George Washington dans la guerre d’indépendance contre le pouvoir colonial britannique, puis revenu en France pour gérer la sécurité du roi.

L’histoire se déroule alors que les figures émergeantes de la révolution française lèvent la voix: Danton, Robespierre, Jean-Paul Marrat. Dans une société instable et chaotique, alors que le roi doit fuir son propre peuple, Dauterive enquête sur la découverte de cadavres dans la Seine, nus, la tête coupée avec une précision chirurgicale. Son enquête l’amène dans les coulisses de la révolution, mettant au jour un complot qui risque de mettre la France à feu et à sang.

J’ai beaucoup lu sur la révolution française, suffisamment pour observer un profond respect de l’auteur pour le contexte historique. C’est très bien documenté. C’est un roman très attractif. J’ai eu l’impression d’avoir été installé à Paris au XVIIIe siècle. C’est vivant et aussi très explosif. Je constate toutefois deux petites faiblesses à cet ouvrage : le début est lent et le lien entre la révolution et les cadavres sans tête n’est pas évident ou tout au moins non-prioritaire tout au long du récit. Deuxièmement, il y a dans le récit, apparence de complots qui, tantôt s’opposent, tantôt s’imbriquent. On s’y perd un peu parce que le fil conducteur du récit devient chancelant par moment.

C’est bien peu de choses devant le caractère de la plume, le réalisme historique, l’intensité des personnages et, si je me réfère à la version audio, les extraordinaires capacités vocales du narrateur Florent Cheippe. J’ai eu du plaisir à suivre Victor Dauterive. J’ai même hâte de le retrouver dans sa prochaine enquête en espérant qu’il continuera à me tenir en haleine et m’entraînera dans les nombreux rebondissements qui ont si bien caractérisé sa première enquête. À suivre et j’ai hâte.

Suggestion de lecture : LA TABLE DE ROBESPIERRE, de Charles Richebourg

Après des études à l’École nationale des arts décoratifs, Jean-Christophe Portes est devenu journaliste et réalisateur pour la télévision. Les précédentes enquêtes de Victor Dauterive, L’AFFAIRE DES CORPS SANS TÊTE, L’AFFAIRE DE L’HOMME À L’ESCARPIN, LA DISPARUE DE SAINT-MAUR et L’ESPION DES TUILERIES ont rencontré un beau succès. Portes a remporté le prix du Polar du Festival de Saint-Maur en 2018. Toutes les enquêtes de Victor Dauterive se déroulent dans le cadre de la France révolutionnaire, alors que le pays est au bord du chaos et que la monarchie tire à sa fin.

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
le samedi 10 juin 2023

LE NOM DE LA ROSE, le livre d’Umberto Eco

*Puisse ma main ne point trembler au moment
où je m’apprête à dire tout ce qui ensuite arriva. *
(Extrait : LE NOM DE LA ROSE, Umberto Eco,
origine : Grasset éditeur, 1990, 550 pages. Version
audio : Audiolib éditeur, 2012, durée d’écoute :
22 heures 4 minutes, narrateur : François d’aubigny)

Au début du XIVe siècle, une abbaye située aux confins de la Provence et de la Ligurie. Un lieu voué à la prière et à l’étude avec sa bibliothèque qui fait l’admiration de tout l’Occident chrétien, à l’écart des violences et des luttes de pouvoir qui déchirent les royaumes voisins. Jusqu’au jour où un moine est trouvé mort au bas des murailles. C’est le début d’une sanglante série que devra élucider Guillaume de Baskerville Alors qu’une délégation papale est sur le point de faire son entrée au monastère, dirigée par un farouche adversaire de Guillaume, le grand inquisiteur envoyé par le pape Jean XXII, le dominicain Bernardo Gui.

Les envoyés du pape sont venus débattre de la pauvreté du Christ mais son dirigeant ne tarde pas à instruire un procès bâclé condamnant le meurtrier présumé, pour sorcellerie.

La terrifiante bibliothèque
*Jusqu’alors j’avais pensé que chaque livre parlait des choses,
humaines ou divines, qui se trouvent hors des livres. Or je m’apercevais
 qu’il n’est pas rare que les livres parlent de livres, autrement dit,
 qu’ils parlent entre eux. À la lumière de cette réflexion, la bibliothèque
 m’apparut encore plus inquiétante. *
(Extrait)

LE NOM DE LA ROSE est, pour moi, une œuvre monumentale de Umberto Eco. Ma façon de le présenter peut sembler grandiose mais c’est un roman psycho-philosophico-mystico-théologique développé dans un contexte médiéval, le tout sur fond d’intrigue qui prend, du moins au départ, l’allure d’un polar. C’est mon impression. Ce n’est jamais allé plus loin.

Je dois vous dire d’entrée de jeu que, si j’ai été subjugué par ce fleuron de la littérature, je n’ai jamais pu m’enlever de l’esprit l’adaptation cinématographique du livre signée en 1986 par Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery dans le rôle de Guillaume de Baskerville et Christian Slater dans le rôle d’Adso de Melk. Ce film, que je considère comme un chef d’œuvre du septième art a le grand mérite de vulgariser et rendre accessibles les nombreuses exégèses, théories et explications philologiques contenues dans le livre.

Notez toutefois que l’adaptation est relativement libre car le livre et le film ne finissent pas vraiment de la même façon. Quant à l’Église, elle est comme elle a toujours été…dans le champ. Le film m’a permis de rendre très recevable le livre d’Eco que j’ai trouvé très savant, érudit, pas toujours facile à suivre avec entre autres une impressionnante quantité de citations latines… irritantes mais probablement nécessaires.

Maintenant, un petit rappel du contexte : Nous somme en 1327. L’autorité du pape Jean XXII et celle de l’empereur Louis IV déchirent la chrétienté qui est secouée par un débat émotif, houleux et profond, suscité par les franciscains et visant la pauvreté de l’Église.

Dans ce contexte, le franciscain Guillaume de Baskerville et son pupille Adso de Melk, qui est le narrateur du récit, se rendent dans une lointaine abbaye aux confins de la Provence, se joindre à une légation papale dirigé par un inquisiteur agressif : Bernardo Gui, pour débattre de la pauvreté du Christ, un débat de torts et de raison qui ne sert finalement qu’à occulter le conflit politique entre le pape et l’empereur.

Dès son arrivée à l’abbaye, Guillaume se voit demandé par l’Abbé de la communauté d’enquêter sur une mort très suspecte. C’est finalement une série de meurtres que le bon Guillaume devra résoudre.

Je crois qu’Umberto Eco a relevé un défi colossal en nous plongeant dans le cœur de l’obscurantisme alors qu’on voyait l’hérésie partout, en suivant un cœur pur quoiqu’orgueilleux sur le plan intellectuel et duquel jaillit la lumière qui manquait tant à cette époque. Considérons Guillaume comme un précurseur de la période des lumières.

Dans cette histoire, l’intrigue est noyée dans les palabres théologiques et philosophiques. Toutefois, cette intrigue est intéressante car elle est en lien avec les livres contenus dans la plus grande bibliothèque de la chrétienté, riche, mais cauchemardesque.

Toute la richesse de l’œuvre repose sur les échanges et les débats entre autres sur une question qui a conservé toute son actualité : la pauvreté du Christ et les richesses de son Église. Il y a aussi de longues et intéressantes discussions sur le rire, objet de sciences sociale, objet de déchirement sur le plan théologique. Le rire est-il générateur de mal ou porteur de vérité. Est-ce que Jésus riait? Personne n’a prouvé le contraire.

J’ai trouvé l’histoire un peu complexe. Elle m’a imposé des recherches, de la réflexion, de la concentration. J’ai fait de magnifiques trouvailles. Et au final, ce livre est un délice, une fresque remarquable de l’époque médiévale…un vibrant plaidoyer en faveur de la tolérance et de l’éducation à la façon de Guillaume de Baskerville, par opposition au fanatisme et à l’obscurantisme personnifiés par Bernardo Gui.

L’ensemble est très dense, l’intrigue est originale et même passionnante même si elle semble souvent secondaire. Le contenu est savant, tentaculaire et farci de latin. On est loin du roman de gare. Considérez ce livre comme un défi, une grande aventure, un passionnant exercice intellectuel. Un livre incontournable qui m’a subjugué par sa richesse et son atmosphère.

Suggestion de lecture : LE SICARIER, de Danny-Philippe Desgagné

Né dans le Piémont en 1932, titulaire de la chaire de sémiotique de l’université de Bologne, Umberto Eco a enseigné à Paris au Collège de France ainsi qu’à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il est l’auteur de sept romans, parmi lesquels le célèbre Nom de la rose, et de nombreux essais, dont Comment voyager avec un saumon et À reculons comme une écrevisse. Umberto Eco est décédé le l9 février 2016 à Milan. 

Le nom de la rose au cinéma

L’adaptation cinématographique du roman LE NOM DE LA ROSE sortie en 1980 est signée Jean-Jacques Annaud. Le film met en scène l’acteur Sean Connery dans le rôle de Guillaume de Baskerville, aux côtés notamment de son pupille, incarné par Christian Slater, on retrouve également F. Murray Abraham, Michael Lonsdale, Valentina Vargas et William Hickey dans les rôles principaux.

Le film est sorti aux États-Unis le 24 septembre 1986 puis sur les écrans français le 17 décembre 1986. Il a remporté de nombreuses récompenses, dont le César du meilleur film étranger à la 12e cérémonie des César en 1987.

Bonne lecture
Bonne écoute
le dimanche 4 juin 2023

LE BIEN DES AUTRES, de Jean-Jacques Pelletier

*Montréal, 2 heures 17. Brad Filbaut vécut les
dernières minutes de sa vie avec une certaine
nervosité…*
(Extrait : LE BIEN DES AUTRES. Les gestionnaires
de l’apocalypse, tome 3, Jean-Jacques Pelletier.
À l’origine : papier, alire éditeur 2003, 814 pages.
Version audio : Audible studios éditeur 2018, durée
d’écoute : 38 heures 38 minutes. Narrateur : Jean
Brassard)

Pendant qu’au Québec l’Église de la Réconciliation Universelle recrute secrètement des personnalités influentes, à Ottawa, un nouveau parti politique, l’Alliance progressiste-libérale et démocratique, veut prendre le pouvoir afin de maintenir l’unité du pays et de garantir la sécurité du territoire. Or, la campagne électorale québécoise est marquée par une violence ethnique et linguistique sans précédent, ce qui fait craindre le pire à la population et fournit de l’eau au moulin de l’APLD. 

À la tête de son Unité spéciale d’intervention, l’inspecteur-chef Théberge enquête sur le vandalisme et les attentats qui se multiplient. Mais comment lutter contre ce qui ressemble à un dérapage généralisé – et amplifié par des médias qui s’en donnent à cœur joie! – de la société civile et des institutions démocratiques québécoises? 

Les instruments de la manipulation
*On ne dira jamais trop l’importance de la liberté.
Libérer les individus est la condition essentielle de
toute entreprise efficace de contrôle social. Ce n’est
que libérés de touts leurs liens que les individus
peuvent être pris en charge par le libre jeu du
marché social. * (Extrait)

Jean-Jacques Pelletier poursuit sa tétralogie sur un thème qui lui est cher : une Société en effervescence. Difficile à résumer parce que le récit prend beaucoup de directions différentes. Sa grande force, qui semble confirmer que l’homme ne changera jamais, est qu’il est extraordinairement ajusté à notre actualité contemporaine si je me réfère à différents épisodes développés dans le récit.

Par exemple, la décapitation des statues, l’application des mesures d’urgence qui rappelle les évènements de 1970 au Québec, la violence et les excès engendrés par le sécessionnisme et le racisme, les attentats terroristes qui se multiplient, le radicalisme religieux…tout y passe.

Pelletier poursuit sur la lancée de LA CHAIR DISPARUE avec ses thèmes généraux : Manipulation des foules et des médias, intégration et unification mondiale des mafias, agitation sociale et instabilité politique et au milieu de ce beau jardin: une mystérieuse secte appelée l’Église de la réconciliation universelle avec ses rites absurdes et ses objectifs douteux…plaque tournante idéale pour camoufler l’inimaginable.

C’est un récit froid, cru et noir, certainement pas recommandé aux âmes sensibles. Esclavage sexuel, chantage, séquestration, torture, pornographie pédophile, meurtres rituels, manipulation et exploitation d’enfants et autres horreurs innommables. L’auditeur/auditrice entre dans un monde de complot, d’agitation et pénètre dans des cercles où la vie ne vaut pas cher.

C’est un thriller, disons socio-politique pas facile à suivre. Il est très long et prend de multiples directions sans compter la quantité de personnages qui donne le vertige. Certains personnages toutefois sont fort bien travaillés et intéressants à suivre comme l’inspecteur-chef Gonzague Théberge qui lutte avec l’énergie du désespoir contre la violence, le terrorisme, l’instabilité sociale et le crime organisé. Autres éléments intéressants : l’action se déroule un peu partout dans le monde et l’auteur développe des idées intéressantes sur le détournement des institutions démocratiques.

Dans ses forces et ses faiblesses, je dirais que l’oeuvre est en équilibre. J’aurais souhaité un pavé moins long avec un fil conducteur plus solide et une présentation des principaux personnages au début. L’ensemble est lourd et évoque la sempiternelle lutte du petit bon contre le gros méchant. Je le rappelle, c’est violent et il y a comme une surchauffe dans l’atmosphère qui se dégage du récit.

Pour la version audio, j’ai trouvé la narration correcte sans plus, un peu monocorde et peu nuancée si on tient compte de la quantité de personnages. J’ai trouvé l’ensemble de l’oeuvre intéressant, avec de bonnes idées mais peu emballant.

Suggestion de lecture, du même auteur : DIX PETITS HOMMES BLANCS

Jean-Jacques Pelletier est un auteur québécois né à Montréal en 1947. Écrivain aux horizons multiples, le thriller est pour lui un moyen d’intégrer de façon créative l’étonnante diversité de ses centres d’intérêt : mondialisation des mafias et de l’économie, histoire de l’art, gestion financière, zen, guerres informatiques, techniques de manipulation des individus, chamanisme, évolution des médias, progrès scientifiques, troubles de la personnalité, stratégies géopolitiques…

Depuis L’Homme trafiqué jusqu’à La Faim de la Terre, dernier volet des « Gestionnaires de l’apocalypse », et des Visages de l’humanité jusqu’à Deux balles, un sourire, c’est un véritable univers qui se met en place. Dans l’ensemble de ses romans, sous le couvert d’intrigues complexes et troublantes, on retrouve un même regard ironique, une même interrogation sur les enjeux fondamentaux qui agitent notre société.

DU MÊME AUTEUR

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert

DIX PETITS HOMMES BLANCS, de Jean-Jacques Pelletier

*Il fallait créer une œuvre vivante. Qui s’inscrive durablement dans les mémoires. Une œuvre qui soit éducative. Qui change le regard des gens sur leur propre humanité. Cela impliquait inévitablement, qu’il y ait des morts. *
(Extrait : DIX PETITS HOMMES BLANCS, Jean-Jacques Pelletier, édition originale : Hurtubise 2014, réédition : Alire 2019, édition de papier, poche, 625 pages.)

À Paris, Théberge se croyait en vacances, mais il est bientôt recruté par un ami des services de renseignement français. L’affaire est délicate. Un petit homme blanc a été tué dans le 1er arrondissement. Puis deux dans le deuxième. Et trois dans le troisième… Où cela s’arrêtera-t-il ? Les hommes sont-ils les seuls menacés? Et seulement s’ils sont petits? Seulement s’ils sont blancs? Des rumeurs se propagent : tueur en série, meurtres à caractère raciste, crimes mafieux, terrorisme… Les réseaux sociaux se déchaînent. Inquiétude et paranoïa s’installent dans la population. Une seule personne connaît la vérité sur ces meurtres : Darian Hillmorek, un artiste aux ambitions planétaires.

Le sculpteur de l’humanité
*Le tueur se moque de la police
Combien de meurtres faudra-t-il encore ?
Que fait la police ? Bagdad-sur-Seine
Ces petits hommes blancs qu’on abat…
Manif sécurité pour tous : le droit d’être protégé
(Extrait, manchettes de médias)

C’est un roman très fort développé avec un incroyable souci du détail. J’ai déjà pu apprécier le style de l’auteur dans LES GESTIONNAIRES DE L’APOCALYPSE avec quelques-uns des mêmes personnages qui ont peut-être toutefois peu évolué. Il n’y a pratiquement pas d’analogie avec LES DIX PETITS NÈGRES d’Agatha Christie. On est très loin du huis-clos imaginé par la célèbre écrivaine mais le titre annonce une intrigue originale, complexe et au développement très lent.

Ça commence par un meurtre dans le premier arrondissement de Paris, puis deux meurtres dans le deuxième arrondissement et ainsi de suite…tous des hommes, petits, blancs, pas nains mais presque. L’enquête ne tarde pas à rebondir à la police judiciaire avec un regard  de la direction générale de la Sécurité intérieure ce qui est très en marge de la loi, d’autant que les intervenants sont non-rémunérés..

Disons qu’on regarde ailleurs : *Et comme officiellement, vous ne ferez rien, conclut le directeur, j’aimerais que vous m’informiez régulièrement de ce que vous n’êtes pas en train de faire. (Extrait)  Ici, le criminel, un tordu qui pense créer un nouveau modèle d’humanité en faisant du ménage, se rie complètement des policiers. Il est imprenable. Pire, la Presse a toujours un pas d’avance sur la police judiciaire, également gênée par la considérable influence des réseaux sociaux.

Cette histoire de Jean-Jacques Pelletier est intéressante à plusieurs égards, malgré un développement un peu particulier. D’abord, le tueur, atypique dans sa façon de procéder mais fou à attacher comme les autres. Il est particulièrement brillant pour semer les policiers et surtout manipuler la presse. L’auteur met en évidence la force, la puissance de la presse, assortie toutefois d’une certaine facilité avec laquelle on peut lui faire dire ce qu’on veut. Voilà qui force l’attention et qui fait que ce livre n’est pas prêt de vieillir à cause, en particulier du rôle dévolu aux médias sociaux.

*Blogueurs et adeptes de tweets rivalisaient pour s’établir comme une référence essentielle sur cette histoire. Même les médias internationaux s’en étaient emparée…comment réussissaient-ils (les réseaux sociaux) à manipuler aussi rapidement l’opinion publique ? Et surtout, comment parvenaient-ils à court-circuiter les médias officiels et leurs intérêts corporatifs ? Ce n’était même plus un jeu.* (Extrait)

Ce que j’ai moins apprécié dans la lecture de ce livre est une faiblesse récurrente dans l’œuvre de Pelletier : c’est long…c’est trop long. L’intrigue est diluée dans une foultitude de détails. Tout dépend ici de l’attrait du lecteur et de la lectrice pour cette machination quand même assez singulière du tueur.

Certains lecteurs risquent de perdre l’intérêt à cause de la lourdeur du récit. De plus, si vous avez lu la quadrilogie noire de Pelletier LES GESTIONNAIRES DE L’APOCALYPSE, vous risquez de trouver les principaux personnages de DIX PETITS HOMMES BLANC plutôt ternes. Je pense à Gonzague Théberge et Victor Prose en particulier.

Il y a comme un essoufflement dans le déploiement des personnages. Malgré tout, la nature de l’intrigue consacre l’originalité de l’œuvre. C’est noir mais c’est travaillé et je ne vois plus les médias sociaux de la même façon. Leur influence dans la Société est réalistement relevée dans le récit.

Enfin, l’auteur relève avec justesse, et ce n’est pas pour me déplaire, la bêtise et la violence qui caractérisent notre Société, même s’il est le premier à dire que tout n’est pas perdu. Bref, c’est un bon livre. Je le recommande, mais soyez patients.

Suggestion de lecture,. du même auteur : LES GESTIONNAIRES DE L’APOCALYPSE

Jean-Jacques Pelletier a enseigné la philosophie pendant plusieurs années au Cégep Lévis-Lauzon. Écrivain aux horizons multiples, le thriller est pour lui un moyen d’intégrer de façon créative l’étonnante diversité de ses centres d’intérêt, entre autres la gestion financière, les guerres informatiques, technique de manipulation des individus, progrès scientifiques, troubles de la personnalité, etc.

Depuis L’HOMME TRAFFIQUÉ jusqu’à LA FAIM DE LA TERRE, dernier volet des GESTIONNAIRES DE L’APOCALYPSE, et des VISAGES DE L’HUMANITÉ jusqu’à DEUX BALES, UN SOURIRE, c’est un véritable univers qui se met en place. Dans l’ensemble de ses romans sous le couvert d’intrigues complexes et troublantes, on retrouve un même regard ironique, une même interrogation sur les enjeux fondamentaux qui agitent notre société. (Alire)

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 28 janvier 2023

LE GRAVEUR, livre de Pierre Bergeron

*L’intrus lève son arme et juste avant de presser
la détente, il voit Soucy lever les yeux vers
l’escalier derrière lui, il presse la détente deux
fois. Deux petits bruits secs résonnent avant que
Soucy tombe à la renverse sur la table à café
dans un grand fracas. *
(Extrait : LE GRAVEUR, Pierre Bergeron, ADA
éditions, collection Corbeau, 2019, 400 pages)

Un avocat opposé au crime organisé, un directeur de la protection de la jeunesse et un pédophile sont abattus dans diverses régions du Québec. Rien ne les relie, mis à part la signature sur leurs cadavres: les lettres T et C ont été gravées dans la chair de leurs fronts. Que signifient ces lettres? Qui peut bien se cacher derrière ces homicides?

La liste de suspects potentiels est tellement longue que les enquêteurs de la Sûreté du Québec et de la police de Longueuil doivent travailler ensemble pour résoudre ces  meurtres sordides.

Un graveur grave
*Méthodiquement et sans s’énerver, il observe les
signes vitaux de sa victime tout en surveillant
cette rue encore déserte. Le décès confirmé, il
sort un couteau tactique Walther P99 d’une poche
avant. Il déplie la lame et se penche sur le corps
avec un frisson de plaisir comme s’il goûtait à
l’avance ce qu’il est sur le point de faire. *
(Extrait)

C’est un roman intéressant, bien développé, avec en général tout ce qu’il faut pour capter l’attention. C’est un thriller fort, malgré certaines faiblesses. Mais voyons d’abord le contenu.

Les policiers de la Sûreté du Québec et du service de police de Longueuil doivent unir leurs forces pour résoudre des meurtres crapuleux qui n’ont en fait qu’un seul point en commun : Les lettres T et C gravées sur le front des victimes. C’est ainsi que le meurtrier devient LE GRAVEUR L’auteur frappe dès le départ avec un meurtre puis un autre, un double…

Entrée en scène des policiers qui seront présent tout le long du récit : de la sq, Marie Loup Berger à la beauté parfois dérangeante. Louis Biron, plus ou moins stable psychologiquement car il se croit l’auteur d’une gaffe policière qui a amené une mort d’homme. De la police de Longueuil, Benoit Lassonde qui a eu dans le passé une vie conjugale pénible.

Beaucoup d’autres personnages vont grossir la galerie en cours de récit. Une enquête aussi minutieuse qu’ardue se développe très lentement.

LE GRAVEUR est un polar minutieux et crédible sur le plan policier. C’est la minutie de l’enquête imaginée par Pierre Bergeron qui amène les policiers à croire qu’il y a peut-être plus qu’un point en commun entre les victimes. Le roman devrait plaire je crois aux amateurs de polars et aussi aux geeks car ce qui a permis au graveur de se rendre si loin est sa maîtrise dans nouvelles technologies et l’utilisation du DARK WEBB, le côté obscur du réseau internet, de plus en plus évoqué en littérature. 

*On y retrouve : des trafiquants d’armes, de drogues ou d’esclaves, ainsi que nombre de pédophiles. Dans cette partie de la toile, tout est accessible par le biais de forums de discussions où vendeurs et acheteurs se rencontrent anonymement à l’abri des organismes qui espionnent l’Internet. Le seul préalable, c’est d’être capable d’y surfer incognito pour assurer sa sécurité en regard des pirates qui y foisonnent. *  (Extrait)

Grâce à cette compétence particulière, LE GRAVEUR se joue des policiers et évolue dans ce qui rappelle le jeu du chat et de la souris. C’est habilement construit et bien imaginé.

La faiblesse du récit est dans sa finale. Pour ce qui est de connaître et comprendre les motivations du tueur, le lecteur et la lectrice sont laissés sur une voie de garage tout le long du récit. Bien sûr, le tueur parle et laisse des indices sur ce qui pourrait être par exemple une vengeance, mais pourquoi exactement ?

La réponse à cette question explose en quelques pages à la fin du récit. Personnellement j’aurais aimé que l’auteur me mette dans le coup plus tôt dans le récit, m’amène à tirer mes conclusions et les comparer à la fin comme si je voulais me donner une note. J’ai eu l’impression que la finale accordait plus d’importance aux États d’âme de Louis Biron qu’aux motivations du tueur.

Il y a dans la finale ce qui ressemble à un déséquilibre. Bien sûr, j’ai fini par savoir ce que signifient les lettres T et C et personnellement, j’ai trouvé ça plutôt simpliste. C’est évidemment une question de perception, sachant à la fin ce qui motive le GRAVEUR et l’entraîne dans un tel déploiement de haine et de violence.

Donc j’ai déchanté un peu à la finale mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle manque d’intérêt. La force du récit réside dans sa construction. Je pense aux étapes de l’enquête, aux subtilités conduisant aux déductions.

Je me suis senti dans les coulisses d’un vrai service de police, ce qui consacre la crédibilité de l’histoire si je tiens compte des 25 années d’expérience de l’auteur dans les enquêtes criminelles. Pour toutes ces raisons, je recommande sans hésiter LE GRAVEUR de Pierre Bergeron.

Suggestion de lecture : DARK WEBB, de Dean Koontz

Pierre Bergeron est né à Longueuil en 1951. C’est à la suite de l’enlèvement de monsieur Pierre Laporte, alors ministre du travail, qu’il a décidé de devenir enquêteur. Après 32 années d’expérience, dont 25 consacrées aux enquêtes criminelles. Il a écrit son premier livre NÉ POUR ENQUÊTER en 2016. LE GRAVEUR est son deuxième roman.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 5 novembre 2022