LES HÉRITIÈRES DE LÖWENHOF

tome 1

Commentaire sur le livre de
CORINA BOMANN

*Le monde est en mutation. Les femmes ne sont pas incapables de mener leur vie toutes seules. C’est la société qui leur met des bâtons dans les roues. Certaines femmes ne connaissent rien d’autre parce que c’est ainsi qu’elles ont été éduquées. D’autres se voient contraintes par la nécessité de trouver un mari. Et il y en a qui, comme moi, veulent essayer de vivre par elles-mêmes. *

EXTRAIT : LES HÉRITIÈRES DE LÖWENHOF, tome 1, LE CHOIX D’AGNETA, de Corina Bomann. Édition de papier : Charleston éditeur, 2023, 752 pages. Format numérique : Guy Saint-Jean éditeur, 2023, 688 pages 3030 KB. Version audio : Audible studio éditeur 2022, durée d’écoute : 16 heures 47 minutes, narratrice : Peggy Martineau.

Le courage fait femme

C’est une histoire intéressante. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle m’a emballé mais plusieurs éléments, historiques et contextuels, ont capté et maintenu mon intérêt. Voyons d’abord le synopsis.

L’histoire se déroule en 1913 à Stockholm. La Suède vit alors, comme le reste de l’Europe des moments de haute tension politique, sociale et militaire. Cette agitation conduira au déclenchement du premier grand conflit mondial. Ça ne touche pas beaucoup le destin de l’héroïne, Agnetta Lejongard mais cette tension est omniprésente dans le récit, quoique traitée sans artifice, avec modération et finesse. Voilà pour l’aspect contextuel.

Agnetta est une femme de caractère. Ce qui passe très mal dans un monde presque complètement machiste. Parce que c’est une femme moderne, énergique, féministe et volontaire, elle est considérée comme curieuse, bizarre, au pire, dérangeante. C’est ce profil de rebelle qui a poussé Agnetta à couper les ponts avec sa famille.

Pour des raisons que je vous laisse découvrir, Agnetta est forcée de revenir au bercail : la maison Löwenhof, une famille dynastique qui gère un prestigieux établissement d’élevage d’étalons et de juments de race en vue de la reproduction et du maintien de la pureté de la race.

Malgré des amours impossibles, d’interminables disputes avec sa mère et les affrontements inévitables à cause des préjugés propres à son époque, Agnetta demeure résolument une femme d’avenir.

C’est un autre livre sur le thème du féminisme. L’histoire est bien bâtie mais elle n’est pas vraiment originale car la recette réunit les ingrédients habituels ce qui donne à l’ensemble un caractère prévisible. Le livre a toutefois des forces intéressantes. On se retrouve assez facilement dans la galerie de personnages et l’héroïne est particulièrement audacieuse avec un caractère suffisamment trempé pour qu’on s’y attache. Et bien sûr, si vous aimez les chevaux, vous maîtriserez d’autant mieux l’histoire.

Pour moi, le livre comporte deux irritants qui ne seront peut-être pas perçus comme tels par tout le monde. Agnetta et sa mère sont deux femmes que tout oppose. Elles se disputent…et ça recommence. C’est le droit des femmes par opposition au respect dû à la matriarche. Je vous avoue que c’est lassant. Enfin, il y a les amours d’Agnetta…tordus, compliqués. Ça donne le vertige mais ça prépare efficacement à un happy ending, prévisible évidemment.

Bien que bourrée de clichés, l’histoire réserve quelques virements intéressants. Mais ça reste une variation sur un thème connu avec en plus les éléments propres au sagas dynastiques : intrigues de coulisses, secrets de famille, les relations avec la noblesse, etc.

Je n’ai pas accroché comme j’aurais voulu à cette histoire, mais elle est somme toute sympathique, la plume est fluide et le contexte historique capte l’attention. J’ai eu aussi du plaisir à voir évoluer l’héroïne Agnetta.

Suggestion de lecture : LE MONDE SELON GARP, de John Irving

La suite


L’autrice Corina Bomann

 

BONNE LECTURE
BONNE ÉCOUTE
CLAUDE LAMBERT
le samedi 21 février 2026

Renard Bleu

Commentaire sur le livre 
d’YVES BEAUCHEMIN

<Albert avala sa salive et remit le poids lourd en marche. Il regrettait à présent d’avoir cédé à sa curiosité. Cette rencontre ne lui plaisait pas du tout. Il avait eu le sentiment qu’Eulalie Laloux avait pénétré dans le secret de ses pensées. Et pourtant, il n’avait pas ouvert la gueule ! >

Extrait : RENARD BLEU, d’Yves Beauchemin. Fidès éditeur, 2019, relié. 376 pages.

Vous croyez avoir tout vu? Des animaux parlants, ça vous dit quelque chose? Dans ce livre, on en entend de toutes les couleurs: Renard Bleu et ses amis, le Canard Athlète, Gustave l’ours et d’autres, parmi lesquels, oui, des humains qui parlent eux aussi, bien sûr, même si certains sont… des squelettes ou des fantômes. Malheureusement, certains de ces humains ne sont pas toujours sympathiques. Renard Bleu réussira-t-il à délivrer ses parents du sort inouï que leur a jeté l’exécrable sorcière Gertrude Grondin, alias Eulalie Laloux? Est-ce même possible qu’il y parvienne ?

 UN RENARD BLEU ET PARLANT

Je suis sorti de cette lecture ravi. Quelle plume magnifique que celle d’Yves Beauchemin qui nous a donné entre autres LE MATOU. Je sais bien que ce livre n’a pas été reçu par tout le monde de la même façon. Il a tous les aspects d’un récit pour enfants mais je ne crois pas qu’Yves Beauchemin ait eu à l’idée de soumettre les enfants à un conte de 300 pages.

Disons plutôt que RENARD BLEU est un conte fantastique que je pourrais classer *conte pour tous* à partir de dix ans. C’est une histoire abracadabrante, tout à fait sortie des sentiers battus avec une brochette de personnages totalement disparates : des animaux qui parlent, une petite famille de fantômes sympathiques, un squelette timoré, un gros nounours attachant, un canard de type *tête enflée*, une sorcière haïssable, des humains et bien sûr, un renard bleu.

Renard bleu est notre héros. Sa quête sera de délivrer ses parents et sa sœur d’un sort cruel jeté par la sorcière Eulalie Laloux. Pour annuler le sort, Renard Bleu doit résoudre une énigme qui demeurera au cœur du récit et tenant lieu de fil conducteur pour les lecteurs-lectrices…une énigme complexe qui amènera nos amis au cœur de l’océan Atlantique à quatre kilomètres de profondeur. Heureusement, Renard Bleu peut compter sur ses amis pour l’aider et sur des alliés improbables.

J’ai beaucoup aimé ce récit malgré certains irritants comme par exemple la surexploitation d’un personnage, le canard athlète, vantard et fanfaron, qui a fini par me taper sur les nerfs. Le dénouement m’a semblé expédié et il y a de la redondance dans le récit quoique l’action s’installe durablement quand la résolution de l’énigme commence à travailler toutes les cervelles, même celui qui n’en a pas comme le gentil squelette.

 

Toutes ces faiblesses furent pour moi très surmontables si je retiens l’enchantement que m’a procuré la beauté et la sensibilité de la plume sans compter un beau sens de l’humour. Par ailleurs, le récit est enrichi de très belles valeurs qui viennent rejoindre tous les âges : esprit d’équipe, perspicacité, amitié, sens de la famille, courage, volonté et bien sûr la tolérance avec tout ce que ça comporte dont le respect des différences.

Je sais que ce livre a été imposé comme projet de lecture dans des cours de français. Pour moi, c’est une bonne idée qui vient me conforter dans ma certitude que Renard bleu n’est pas exclusivement un livre pour les enfants. C’est une lecture légère et sympathique mais il faut la prendre pour les valeurs qu’elle recèle, spécialement celle qui pousse à la compréhension des différences en société et au libéralisme.

Un livre original. C’est le moins qu’on puisse dire.

Suggestion de lecture, du même auteur : CHARLES LE TÉMÉRAIRE

Un classique d’Yves Beauchemin




L’auteur Yves Beauchemin

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 20 février 2026

Docteure Irma, Pauline Gill

*<Vous êtes là pour me rappeler à l’ordre, mes petits chéris. C’est à vous sauver que j’ai dédié ma vie, pas à la reconnaissance des humains. Y a une chose que je vous promets aujourd’hui : je ne souscrirai jamais à un règlement qui vous priverait de vos droits aux meilleurs soins. Pauvres ou riches, miséreux ou choyés, vous y avez tous droit. Parole d’Irma. >*

Extrait : DOCTEURE IRMA, tome 1, LA LOUVE BLANCHE, de Pauline Gill. Format papier, Québec Amérique, 2009, 536 pages.

Née à Québec en 1878 dans le quartier Saint-Roch, la petite Irma LeVasseur est marquée par plusieurs évènements tragiques : La mort de son jeune frère et la disparition de sa mère Phédora Venner, une cantatrice de talent. Bouleversée, elle se lance alors dans une cause inaccessible aux femmes de l’époque : devenir médecin pour enfants.

Durant ses études à l’étranger, elle apprendra à devenir cette femme de tête au grand cœur qui donna sa vie aux enfants malades sans jamais reculer devant les obstacles. Première femme médecin canadienne-française et fondatrice de l’hôpital Sainte-Justine, le destin singulier d’Irma LeVasseur illustre toute l’ampleur portée par la détermination.

 

Vers Sainte-Justine

*L’esprit d’Irma bourdonne des mille choses à faire mais, dans son cœur, qu’une pulsion. Irrésistible. Penchée au-dessus du premier patient de L’HÔPITAL DES ENFANTS, la jeune pédiatre s’accorde un moment de pure exaltation. Qui aurait dit que mon meilleur complice dans la réalisation de mon rêve serait un bébé ! * Extrait.

LA LOUVE BLANCHE est le premier tome d’une trilogie dans laquelle Pauline Gill raconte la vie et les combats de la docteure Irma LeVasseur, première femme médecin canadienne-française à exercer cette profession au Québec après avoir été affublée du titre de première femme médecin à ne pas avoir le droit de pratiquer la médecine dans son propre pays.

Ça en dit long sur le combat parfois désespéré et rude de l’héroïne pour se tailler une place dans un monde qui couve une culture essentiellement masculine et machiste. L’ouvrage raconte aussi en détail le rêve de cette femme qu’elle a transformé en réalité au prix de sa santé :

*C’est pour les soigner, les petits enfants, que je veux étudier. Je vais ramasser mes sous et je vais faire bâtir un hôpital rien que pour eux, décrète-t-elle, martelant chaque mot avec une détermination saisissante. * (Extrait)

C’est cette détermination qui a conduit à la création de l’hôpital Sainte-Justine de Montréal, spécialisé en pédiatrie et devenu une autorité mondiale dans le domaine, et la fondation de l’hôpital Enfant Jésus de Québec. Le tout s’est fait non sans l’accumulation de douleurs, de peines, de frustrations et de contradictions, sans compter les nombreux reculs imposés par l’absurdité de la domination masculine.

Je suis un homme et pourtant je n’en reviens tout simplement pas de cette supériorité artificielle qui additionne l’absurde à l’absurde : *D’une part, on ne m’accepte pas comme femme et d’autre part, on ne m’accepte plus comme médecin. Or, je me définis essentiellement comme femme médecin. S’il n’en tenait qu’à ces deux collégialités, je n’aurais donc plus le droit d’exister. * (Extrait)

Cette histoire brasse les émotions, d’autant qu’elle se déroule à une époque (fin du XIXe, début du XXe siècle) où les statistiques sur la mortalité infantiles sont dramatiques, plaçant le Canada dans une bien piètre position à l’échelle mondiale.

Cette biographie d’Irma LeVasseur est romancée. Elle l’est trop à mon goût d’ailleurs parce que trop diluée d’abord dans la recherche obsessionnelle de sa mère, Phédora, qui a quitté la famille cavalièrement pour poursuivre une carrière de cantatrice aux États-Unis.

L’idée de retrouver Phédora ne quitte pas Irma comme elle ne quitte pas le récit d’ailleurs tout comme ses petites liaisons sentimentales superficielles, compliquées et qui n’aboutissent pas et les nombreux regards sur le frère d’irma, Paul-Eugène, qui vit avec une dysfonction comportementale.

Sur le plan romanesque, ce livre ne m’a pas vraiment emballé. Il y a de la redondance, des longueurs et aussi, et là c’est très personnel comme observation, un peu de misérabilisme.

Sur le plan biographique, c’est un livre très fort. La plume de Gill est vraiment venue me chercher en exacerbant des émotions liées aux efforts souvent sabotés d’Irma LeVasseur pour arracher des enfants à la mort : colère, tristesse, déception, rage. Si mes yeux sont devenus parfois plus humides que de raison, c’est que l’autrice a trouvé le ton juste.

Le livre est aussi porteur d’une profonde réflexion sur des cordes sensibles de la Société qui, dirait-on sont en constante redéfinition : La famille, les enfants, l’éducation, la salubrité, et surtout la santé, un domaine très malmené au Québec.

C’est un bon livre, conforme à l’histoire d’Irma LeVasseur et aux réalités québécoises au tournant des XIXe et XXe siècle. Je vais sûrement m’attaquer à la suite un jour. Il parait comme le tome 2 mérite fort bien son titre. Entre temps, je vous recommande LA LOUVE BLANCHE.

Suggestion de lecture : DANSEUR, Colum McCann

La suite


L’autrice Pauline Gill

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 4 octobre 2025

Le tatoueur d’Auschwitz

Commentaire sur de livre de
HEATHER MORRIS

 

*Tandis qu’ils disparaissaient dans l’obscurité, Lale fait un serment : Je sortirai vivant de ce camp. Je partirai en homme libre. S’il y a un enfer, je verrai ces assassins brûler dans ses flammes. *

Extrait : LE TATOUEUR D’AUSCHWITZ d’Heather Morris. Pour la version papier : J’ai lu éditeur, 2021, 256 pages. Pour le format numérique : City editions, 2018, 320 pages. Version audio : Audible studios éditeur, 2018, durée d’écoute : 7 heures 40, narratrice : Isabelle Miller.

La vie qui bat

C’est une histoire qui m’a beaucoup impressionné. L’autrice est venue me chercher très rapidement pour ne pas dire dès le départ. On suit, tout au long du récit, Ludvig Einsemberg, un jeune slovaque de 23 ans surnommé LELLE. Il est capturé vers 1942 et déporté dans le camp d’extermination d’Auschwitz en Pologne.

En arrivant dans ce camp de la mort, Lele s’est juré de survivre à tout prix. Il est fûté et débrouillard. Une chaîne d’évènements et de rencontres l’amènera à devenir le tatoueur du camp dont le rôle est de tatouer un numéro d’identification au bras des prisonniers. Ça améliorera très sensiblement son sort.

Pour tout le monde, il demeure Lele, volant dans les réserves pour aider les plus affamés et les malades. Les allemands l’appelleront le *tatöwierer* c’est-à-dire le tatoueur en allemand. Un jour, il aperçoit une jeune femme nommée Gita. C’est le coup de foudre, une nouvelle raison de vivre dans cet environnement de mort.

Graduellement, le coup de foudre devient partagé. Un amour profond s’installe. Il est difficile à exprimer car les conditions du camp d’extermination ne se prête pas tellement aux rencontres courtoises. Mais comme je l’ai dit plus haut, Lelle est débrouillard. Mais il aura trois ans à attendre avant la libération qui ouvrira la porte aux espoirs les plus fous…

Même si le récit est basé sur une histoire vraie, c’est un coup de génie d’Heather Morris d’avoir développé une aussi belle histoire d’amour dans un cadre aussi cruel et infernal que le camp d’Auschwitz conçu et créer pour torturer et tuer. Ce paradoxe démontre bien le pouvoir de l’amour.

Elle a bâti son histoire d’une plume habile et intelligente, avec beaucoup de sensibilité. Afin de maintenir un parfait équilibre dans son récit, Morris s’est gardée une réserve. Bien sûr, elle n’a pas pu contourner les horreurs historiquement avérées des camps d’extermination mais elle a évité les artifices et autres détails monstrueux. Elle s’est concentrée sur un garçon passionné et attachant et rusé comme un renard en plus et sur la naissance d’un amour en apparence impossible.

Il doit tout de même y avoir une part de fiction dans cette histoire. Je suis surpris par exemple qu’un homme ait tenu trois ans en vie à Auschwitz, même comme tatoueur. À ma connaissance, aucun document historique mentionne Ludvig Eisemberg. Sous l’angle historique, il se peut bien que la rigueur du récit soit discutable.

Peut-être que l’histoire a été bâtie sur des témoignages recoupés. J’éviterai donc le terme *biographie* ou encore roman historique. Je dirai un roman basé sur une histoire vraie.

Il reste que c’est une histoire d’une magnifique beauté. Une leçon de courage, d’amour et d’abnégation.

L’écriture est belle et sensible et ma dernière heure de lecture de ce livre a été pour moi très émouvante. Lisez sans crainte. C’est un coup de cœur.

Suggestion de lecture : L’ANGE DE MUNICH, de Fabio Massimi


L’autrice Heather Morris

 De la même autrice

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
le dimanche 21 septembre 2025

 

La perle et la coquille

Commentaire sur le livre de
NADIA HASHIMI

*Shekiba grandit avec son père pour seule compagnie, avec ses mots rares, ses yeux pleins de solitude. Elle travailla à ses côtés jour et nuit. Plus elle en faisait, plus il était facile à cet homme d’oublier que son enfant était une fille. Il se mit à la voir comme un fils, se trompant même parfois et l’appelant par le prénom d’un de ses frères. Dans le village, les bavardages allaient bon train. Comment un père et sa fille pouvaient-ils vivre seuls ? *

(Extrait : LA PERLE ET LA COQUILLE, de Nadia Hashimi, Bragelonne éditeur, Hauteville, 2015, format numérique, 1126 pages.)

Kaboul, 2007 : les Talibans font la loi dans les rues. Avec un père toxicomane et sans frère, Rahima et ses sœurs ne peuvent quitter la maison. Leur seul espoir réside dans la tradition des bacha posh, qui permettra à la jeune Rahima de se travestir jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se marier. Elle jouit alors d’une liberté qui va la transformer à jamais, comme le fit, un siècle plus tôt, son ancêtre Shekiba. Les destinées de ces deux femmes se font écho, et permettent une exploration captivante de la condition féminine en Afghanistan.

Amour et désamour

C’est un excellent roman mais il m’a ébranlé et m’a fait passer par toutes les émotions dont plusieurs négatives : colère, tristesse, amertume et incompréhension car j’ai lu ce livre avec, derrière moi, ma culture nord-américaine, libérale, émancipée. Une culture jadis dominée par la religion qu’on a fini par séparer de l’état, nous faisant ainsi sortir de l’obscurantisme.

L’histoire se déroule dans l’Afghanistan du début des années 2000. Un pays étouffé par sa religion et dominé par les mâles : <…si elle avait des fils, alors son destin serait scellé. Quand on donnait vie à des garçons, on n’était pas traitée comme du bétail. > extrait

Le contexte de l’histoire a tout pour mettre mal à l’aise. Peut-être pour nous rappeler que malgré l’objet de nos contestations, protestations et manifestations, on est quand même bien en Amérique. En Afghanistan, être une fille est une malédiction et être un garçon est une bénédiction. Idéal pour engendrer un parfait déséquilibre social.

L’Afghanistan est aussi un pays miné et ravagé par la guerre : <Parce que, pour autant que je me souvienne, ces enfants ont vécu sous les feux des roquettes toute leur vie ! Pour l’amour de Dieu, je ne me rappelle même pas un seul jour où ce pays n’a pas été en guerre. > extrait. Difficile de discuter avec Allah ou pire, avec un fondamentaliste islamiste qu’on appelle Taliban.

L’histoire, qui fait des bonds entre le passé et le présent, suit le destin de Rahima, obligée de se travestir en garçon, une tradition courante appelée baccha posh, utile pour faire croire à un père entouré de filles qu’il a au moins un garçon et utile aussi pour surveiller les harems. Parallèlement, on suit l’histoire de Shekiba, qui a connu un parcours semblable un siècle plus tôt.

Cette innommable tradition n’est pas sans créer une pression intolérable sur les filles à moyen et long terme : <Tu es tellement occupée à être un garçon que tu as oublié ce qui peut arriver à une fille. Maintenant, nous devons toutes payer pour tes bêtises égoïstes. > Extrait.

Mais tout n’est pas noir dans ce roman extrêmement actuel, mélange de fiction et de réalité qui dépeint de façon juste la condition féminine en Afghanistan. L’auteure n’a pas manqué d’ajouter un élément qui fait que, pour moi, la lecture de ce livre est devenue marquante, inoubliable. Il s’agit de l’espoir, issu du courage et de l’abnégation de pionnières afghanes.

Bien sûr, les changements seront longs à venir, mais ils viendront. C’est une qualité de l’auteure qui se retrouve dans tous ses livres. Malgré la malveillance et la maltraitance qu’elles subissent de la part d’hommes déjà malheureux, les femmes afghanes sont les remparts de l’amour. Finiront elles par triompher ?

C’est la grande qualité de ce livre : il est un sérieux porteur d’espoir et tout le monde devrait le lire. Particulièrement les hommes. Très belle lecture.


L’auteure Nadia Ashimi

 De la même auteure

Bonne lecture
Claude Lambert

La prophétie d’Ulysse

Livre 1 : LE RÉVEIL DU MONSTRE
Livre 2 : LA COLÈRE DES DIEUX

*Ulysse Moreau, collégien comme les autres, a vu son destin basculer le soir où son père, archéologue spécialiste de la mythologie grecque, n’est pas rentré à la maison. C’était la terrible prophétie qui était en train de s’accomplir. *

(Extrait de LA COLÈRE DES DIEUX, le premier livre de la dilogie LA PROPHÉTIE D’ULYSSE de David Pouilloux, format numérique, 2X 208 pages. Fleurus éditeur 2020.

Pour les mordus de mythologie

J’ai toujours été fasciné par la mythologie. Qu’elle soit grecque, égyptienne, romaine ou scandinave, le sujet m’a fait passer beaucoup de moments forts, peu importe le support : cinéma, télévision, animation, livres de papier, éditions numériques, bandes dessinées, audio…dès qu’il est question des dieux, mon attention se fige surtout depuis la série sur PERCY JACKSON, alors qu’on nous sert une mythologie conforme à l’esprit d’Homère mais dépoussiérée, actualisée, servie au goût du jour pour un lectorat qui en demande toujours plus.

La petite série LA PROPHÉTIE D’ULYSSE est un roman jeunesse. Ça ne m’a pas arrêté loin de là et vous y trouverez votre compte aussi je vous le promets.

Nous suivons donc Ulysse Moreau, un ado collégien, ordinaire, à l’exception peut-être du prénom qui a un petit quelque chose de prophétique. J’avais peur que l’auteur tombe dans la facilité mais la suite m’a bien démontré le contraire. Suite à certains évènements à découvrir, il apprend qu’il est un demi-dieu. Il y a deux autres enfants comme lui : Kenza, demi-déesse égyptienne et le troisième est l’enfant maudit…le sable dans l’engrenage. Le but de la quête : identifier et retrouver les parents des demi-dieux, combattre le monstre le plus cruel, le plus laid et le plus redoutable enfanté par l’Olympe : TYPHON.

Mais avant, s’armer bien sûr et pour ce faire, voir le seul et unique Héphaïstos, l’équivalent de Q dans la série James Bond, rien de moins. Entre autres armes : la célèbre foudre de Zeus, réactualisée elle aussi par Percy Jackson, célèbre voleur de foudre : <Foudre de Zeus, frappe mon ennemi. Aussi fort soit-il, la lumière des cieux le brûlera ! > Extrait. Tout est en place pour une grande aventure.

Ces deux petits livres m’ont apporté beaucoup : du divertissement bien sûr, du rire, car l’humour a sa place et plein de nouvelles connaissances sur la mythologie comme des divinités dont je n’avais même pas connaissance comme Dédale, par exemple, le dieu des labyrinthes. Maintenant, je sais d’où vient le nom de la redoutable tempête qui prend naissance dans le pacifique et qu’on appelle TYPHON. L’auteur sait qu’il s’adresse à des jeunes et il a fait le nécessaire pour garder leur attention, les captiver.

L’écriture est calibrée et efficace. Kenza a un caractère bien trempé, Ulysse est plus réservé mais les deux sont attachants. L’auteur leur a insufflé bien sûr courage et volonté mais il les a gardé humains avec leur petites faiblesses et leur capacité d’empathie. Notez qu’il y a une belle variété de personnages mais on ne s’y perd pas. Le fil conducteur est solide. J’ai dévoré ces deux petits livres. Pourquoi 2 ? je me suis interrogé là-dessus mais bon. Il y a toujours des choix à faire. Bref, une magnifique lecture pour tous, addictive…sans aucun doute.

Suggestion de lecture : LA MYTHOLOGIE, SES DIEUX, SES HÉROS, SES LÉGENDES, d’Édith Hamilton

Pour en savoir plus sur l’auteur et son inspiration pour la PROPHÉTIE D’ULYSSE, cliquez ici.
Pour explorer sa bibliographie, cliquez ici
je vous invite également à consulter le dossier Wikipédia sur la mythologie grecque…très intéressant.

DU MÊME AUTEUR

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 1er novembre 2024

BELLE SAUVAGE

La trilogie de la poussière
livre 1

De PHILIP PULLMAN

<En outre, Lord Nugent se surprit à se demander si ce déluge était entièrement naturel. Ses compagnons gitans et lui avaient le sentiment que l’inondation relevait d’une cause plus étrange que les caprices du ciel car elle avait commencé à provoquer de curieuses illusions et à se comporter de manière inattendue. A un moment donné, ils perdirent totalement de vue la côte ; ils auraient pu tout aussi bien se trouver en pleine mer.>

Extrait LA BELLE SAUVAGE, livre 1 de la TRILOGIE DE LA POUSSIÈRE, Philip Pullman, Gallimard jeunesse 2020 pour la version audio, 544 pages pour l’édition de papier. Audio : durée d’écoute : 12 heures 50 minutes, narrateur : François-Éric Gendron.

Retour au cœur de Lyra, avant les royaumes du Nord… À l’auberge de la Truite, Malcolm, 11 ans, et Alice, 16 ans, aiment écouter les aventures des visiteurs. Certains sont étrangement intéressés par un bébé nommé Lyra et par son daemon Pantalaimon, gardés par les nonnes du prieuré tout proche. Alors que de nombreux dangers menacent l’enfant, les deux adolescents s’enfuient avec lui à bord de la Belle Sauvage, le bien le plus précieux de Malcolm.

Une préquelle de la
CROISÉE DES MONDES

LA BELLE SAUVAGE est le premier roman de la TRILOGIE DE LA POUSSIÈRE de Philip Pullman et aussi la préquelle de À LA CROISÉE DES MONDES dans laquelle l’auteur décrit et explique une enlevante chaîne d’évènements qui conduira la petite Lyra Bellacqua, qui n’a alors que six mois et son daemon, Pantalaimon, à leur installation au Jordan College.

Dans ce récit au rythme élevé et parfois hautement dramatique, nous suivons deux adolescents : Malcom Polstead, onze ans, et son daemon Asta et Alice Parslow, 16 ans, son daemon Ben. Suite à une inondation meurtrière, Malcom et Alice se donnent comme mission de protéger un bébé, activement recherché par le Magisterium car ce bébé, une petite fille nommée Lyra est l’objet d’une prophétie qui mettrait en danger la domination religieuse et sociale imposée par le puissant organisme.

Cette recherche, qui devient une poursuite effrénée, entraînera des morts, des blessés et de lourdes privations pour nos deux jeunes héros. Mais Malcolm et Alice trouveront quelques précieux alliés et bénéficieront de l’aide inespérée d’un érudit : Lord Azriel, le père de Lyra.

J’ai adoré cette histoire qui m’a permis de mieux comprendre les éléments-clés de LA CROISÉE DES MONDES : Les daemons, la poussière, appelée dans le récit le champ de Russakov ouvrant une porte sur un monde parallèle, l’introduction dans l’histoire de madame Coulter dont le rôle sera défini beaucoup plus tard, le magisterium, créature malfaisante, un gouvernement socio-religieux assis sur un pouvoir colossal et bien sûr, l’origine de Lyra et le destin tracé pour elle.

J’ai été subjugué par ce récit en particulier à cause de ses principaux personnages, attachants et ombrageux : Malcolm et Alice. Le roman n’aurait pas eu toute cette force qui le caractérise sans LA BELLE SAUVAGE, un esquif héroïque symbolisant la promesse d’un salut renforcée par la touche personnelle de Lord Azriel. Pour moi, cet élément est sans doute le plus original du récit.

L’écriture est riche, la langue colorée, la version audio est aussi excellente, la narration fort expressive de François-Éric Gendron forçant l’attention. Toutefois, le rythme du récit est parfois tellement effréné qu’on perd de vue les objectifs de la quête des jeunes. Beaucoup de passages sont expédiés, occultant quelque peu l’émerveillement du lecteur et de la lectrice. Cette observation inclut la froideur de Lord Azriel, trop avare à mon goût d’explications. C’est la principale faiblesse du roman. J’ai trouvé aussi que l’auteur a fait grandir le personnage d’Alice dans l’ombre de Malcolm. J’ai trouvé ça très dommage.

Bon. Pour résumer, LA BELLE SAUVAGE est un roman fort qui met en place une suite prometteuse. L’histoire est fouillée. On y trouve beaucoup de trouvailles originales et surtout, la plume de Pullman m’a fait développer une empathie naturelle pour les deux héros de l’histoire. Vivement la suite…

Suggestion de lecture : À LA CROISÉE DES MONDES, livre 2, LA TOUR DES ANGES, de Philip Pullman

La suite de LA BELLE SAUVAGE

Le cycle 
de la Croisée des Mondes


L’auteur Philip Pullman

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert

LES RAISINS DE LA COLÈRE

COMMENTAIRE SUR LE LIVRE DE
JONH STEINBECK

*Un homme peut garder sa terre tant qu’il a de quoi manger et payer ses impôts ; c’est une chose qui peut se faire. Oui, il peut le faire jusqu’au jour où sa récolte lui fait défaut, alors il lui faut emprunter de l’argent à la banque. Bien sûr… seulement, vous comprenez, une banque ou une compagnie ne peut pas faire ça, parce que ce ne sont pas des créatures qui respirent de l’air, qui mangent de la viande. Elles respirent des bénéfices ; elles mangent l’intérêt de l’argent. Si elles n’en ont pas, elles meurent, tout comme vous mourriez sans air, sans viande. C’est très triste, mais c’est comme ça. On n’y peut rien. *

Extrait : LES RAISINS DE LA COLÈRE, John Steinbeck, version numérique, Gallimard éditeur 2012. Publié pour la première fois en 1939, 64 pages -poche-

Oklahoma dans les années 1930 : tout juste sorti de prison, Tom Joad rejoint sa famille. Surprise, la famille se prépare à partir. En effet, suite à une série de tempêtes de sable qui ont détruit toutes les cultures, la famille est contrainte d’abandonner la ferme. Attirés par des prospectus qui promettent travail et prospérité en Californie, ils investissent toutes leurs économies dans ce long voyage, empruntant la légendaire route 66 vers l’ouest. Bien qu’enfreignant les conditions de sa mise en liberté, Tom décide de partir avec eux.

Une œuvre Pulitzer

Une de mes meilleures lectures à vie

Nous sommes dans les années 1930, dans la grande dépression économique provoquée par le krach boursier de 1929 qui a semé misère, désolation, faillites et chaos. Nous suivons la famille Joad : Tom, le personnage central du roman, libéré sur parole, Pa le patriarche, Ma la matriarche, Al, le cadet de la famille et John, frère de Pa donc oncle de Tom et Al. Puis Noah, les enfants Rudy et Winfield, enfin Grandpa et Grandma, les aînés Joad qui meurent sur la route d’une espérance illusoire… Ajoutons à cela quelques personnages qui gravitent autour de la famille.

Les banques ayant repris toutes les terres déficitaires de l’Oklahoma, les Joad empruntent la légendaire route 66 pour gagner la Californie où, parait-il, il y a de l’embauche. Cruelle déception à leur arrivée : une énorme quantité de travailleurs pousse les salaires déjà scandaleux à la baisse, favorisant ainsi l’enrichissement éhonté des grands propriétaires terriens. Les grands rêves des Joad sont cruellement brisés et remplacés par une unique nécessité : survivre. La famille, en marge de l’éclatement sera rudement mise à l’épreuve.

LES RAISINS DE LA COLÈRE est un drame social d’une grande intensité, enveloppant et profondément humain. J’ai été ébranlé, touché, ému par la profondeur des personnages, comme je le fus pour la lecture d’un autre chef d’œuvre de Steinbeck : LES SOURIS ET LES HOMMES. Les Joad auraient pu être mes frères, sœurs, amis, collègues. J’ai souffert pour eux, tantôt triste, tantôt volontaire et insufflé de l’incroyable courage de Ma Joad.

Tels sont les effets qu’ont sur moi des personnages aussi attachants et authentiques. Pour utiliser un cliché aussi clair qu’explicite, j’ai été pris aux tripes par la sensibilité de la plume, la conscience sociale de l’auteur et le regard critique qu’il pose sur la société. Tout en douceur, Steinbeck insère dans son récit une philosophie qui colle à une réalité triste et encore très actuelle en commençant par sa définition de l’homme :

<…la faim dans une seule âme, faim de joie et d’une certaine sécurité, multipliée par un million ; muscles et cerveau souffrant du désir de grandir, de travailler, de créer, multipliés par un million. La dernière fonction de l’homme, claire et bien définie… muscles souffrant du désir de travailler, cerveau souffrant du désir de créer au-delà des nécessités individuelles… voilà ce qu’est l’homme. > Extrait

Le récit est porteur d’une profonde réflexion sur la faim qui fait encore souffrir de nos jours : <… et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent annonçant les vendanges prochaines. > Extrait. Les raisins symbolisent la dignité par le travail, un cri du corps et du cœur. Ce livre de Steinbeck est un chef d’œuvre immense qui n’a jamais vieilli.

Très léger bémol : j’ai trouvé la finale un peu étrange. Comme si l’auteur mettait son récit en suspension, laissant à penser que l’histoire des Joad est une réalité qui perdure partout dans le monde. J’aurais aussi aimé être fixé sur le destin de Tom, personnage central de l’histoire qui disparait presque discrètement vers la fin.

C’est un livre magnifique, une véritable prose qui m’a fait ressentir de la tristesse, de la colère, bref toute une gamme d’émotions sans compter la nécessité d’une introspection et le goût d’un retour à la terre. C’est aussi un roman porteur de réflexion entre autres sur la famille. Le livre illustre dramatiquement sa fragilité.

Mon avis est qu’il faut lire absolument LES RAISINS DE LA COLÈRE, une œuvre qui ne laisse pas indifférente et qui analyse froidement une situation sociale préoccupante. Même si le livre a été publié pour la première fois en 1939, vous pouvez me croire quand je vous dis qu’il a conservé toute son actualité. J’ai adoré cette lecture. Elle m’a beaucoup touché.

 

En haut à gauche, l’auteur John Steinbeck. En haut à droite, une scène du film adapté du livre LES RAISINS DE LA COLÈRE sorti en 1940 et réalisé par John Ford avec Henry Fonda, Jane Darwell, Doris Bowdon et Charley Grapewin. Ci-contre, l’affiche du film.
En bas, couverture du livre qui a précédé de deux ans LES RAISINS DE LA COLÈRE et qui fut aussi un best-seller : DES SOURIS ET DES HOMMES. Ce livre a fait l’objet d’un commentaire sur ce site. Pour le lire,
cliquez ici.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 16 juin 2016

 

IL A JAMAIS TUÉ PERSONNE MON PAPA

Commentaire sur le livre de
JEAN-LOUIS FOURNIER

*Un jour, il est rentré avec sa traction dans un
troupeau. Il a abîmé quelques moutons, mais
il a pas écrasé le berger, il s’est arrêté juste
avant. *
Extrait IL A JAMAIS TUÉ PERSONNE
MON PAPA, Jean-Louis Fournier, Stock éditeur,
1999, 152 pages, format numérique pour la présente.

Il était docteur, le papa de Jean-Louis Fournier. Un drôle de docteur qui s’habillait comme un clochard, faisait ses visites en pantoufles et bien souvent ne demandait pas d’argent.
Il n’était pas méchant, seulement un peu fou quand il avait trop bu ; il disait alors qu’il allait tuer sa femme. Un jour il est mort : il avait quarante-trois ans. Longtemps après, son fils se souvient. En instantanés, il trace le portrait de ce personnage étonnant, tragique et drôle à la fois. Il a appris, en devenant grand, l’indulgence. Et qu’il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui, plus fragiles, choisissent de « mauvais » moyens pour supporter l’insupportable. Il en résulte un livre drôle et poignant.

Des pages de vie
*On a tout essayé pour que papa ne boive
plus : des prières, des neuvaines, des
messes…on a même essayé un curé…*
(Extrait)

C’est un petit livre fait d’histoires très brèves qui sont autant de pans de la vie du docteur Fournier…des histoires racontées par son fils, Jean-Louis, avec toute la candeur qui caractérise habituellement les petits garçons. Le bon docteur soigne des gens qui le paient mal ou pas du tout mais qui lui offrent toujours à boire :

*On essayait de le ranimer : la cousine lui mettait des glaçons sur la tête, maman lui faisait boire du café très fort, puis elle repartait au salon faire des sourires aux invités, leur dire que papa allait bientôt rentrer, et elle retournait à la cuisine s’occuper de lui. Finalement…Les invités ne s’étaient rendu compte de rien. Ils disaient à maman qu’il n’était pas étonnant de voir papa fatigué, avec le nombre de client qu’il avait ! * (Extrait)

Telle était la vie de la famille Fournier, une reconstruction quotidienne des apparences autour d’un homme pas méchant malgré ses allures parfois menaçantes, gauche, maladroit, parfois drôle mais pour des résultats finalement assez tristes. Mais de petite histoire en petite histoire, j’ai découvert qu’on ne pouvait pas vraiment en vouloir à cet homme singulier. J’ai été surtout ému par la bonne nature de ses enfants et le courage de la maman.

Cette succession de petits épisodes est une bonne idée. On peut se les imaginer comme des sketches, des instantanés de l’école de la vie avec des moments comportant parfois un certain humour mais générant aussi de la tristesse. Voilà…humour et tristesse qui se côtoient : *Je me souviens, un jour, ils ont été au cinéma…C’était docteur Jekyll et Mister Hyde…C’était l’histoire d’un docteur très gentil et très savant. Il travaillait dans la journée, mais le soir, il se transformait. Il devenait comme un monstre…Est-ce que maman, elle s’est rendu compte que c’était un peu l’histoire de papa ? * (Extrait)

Il faut sans doute bien connaître Jean-Louis Fournier pour comprendre le petit ton de dérision qui caractérise son recueil. Il a un sens de l’humour assez aiguisé, il ne craint pas la controverse. J’ai l’impression qu’il part du principe que le ridicule ne tue pas. Bien que ces textes autobiographiques font passer les lecteurs par une gamme d’émotions, j’ai senti, dans les propos de Jean-Louis Fournier davantage d’affection que d’amertume pour son père, un raté au grand cœur, gentil mais imprévisible. D’ailleurs il dit lui-même qu’il ne lui en veut pas et qu’il aurait aimé mieux le connaître.

J’ai donc passé un bon moment de lecture, qui a passé très vite évidemment. Autodérision, humour grinçant. Une histoire de résilience et d’acceptation. Je me suis longtemps demandé, après la lecture de ce livre, comment un homme aussi graffigné par la vie ait réussi à me faire rire des épreuves de la vie. Ça fait réfléchir.

*Maintenant j’ai grandi, je sais que c’est difficile de vivre, et qu’il ne faut pas trop en vouloir à certains, plus fragiles, d’utiliser des « mauvais » moyens pour rendre supportable leur insupportable. * (Extrait)

Suggestion de lecture : LE MONDE DE BARNEY, de Mordecai Richler

Auteur prolifique, Jean-Louis Fournier a toujours su mêler humour, culture et sincérité. Fournier est un homme-orchestre mais c’est surtout son humour à la fois pétillant et touchant qui gagne le cœur du public. Avec ses essais humoristiques, Jean-Louis Fournier rencontre un succès immédiat. Par exemple, dans ARITHMÉTIQUE APPLIQUÉE ET IMPERTINENTE, il apprend au lecteur et à la lectrice à calculer le poids du cerveau d’un imbécile. Je souligne enfin la publication de deux ouvrages sur l’enfance de l’auteur.

On sait que dans IL A JAMAIS TUÉ PERSONNE MON PAPA, il aborde l’alcoolisme de son père et OÙ ON VA PAPA qui lui vaut le prix FÉMINA 2008 pour une évocation émouvante du handicap de ses fils. Enfin, en 20013, il publie LA SERVANTE DU SEIGNEUR, sur la vocation religieuse de sa fille.

Quelques livres de l’auteur

Pour lire mon commentaire sur le C.V. DE DIEU, cliquez ici

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 21 janvier 2024

L’INSTITUT, le livre de Stephen King

*C’est un abîme vous voyez ? Parfois
j’en rêve ! Un gouffre sans fond…
rempli de tout ce que je ne sais pas…
Mais il y a un pont qui enjambe cet
abîme. *
(Extrait : L’INSTITUT, Stephen
King, version audio, Audiolib éditeur, 2020,
narrateur : Benjamin Jungers. Or. A. Michel
durée d’écoute : 19 heures 11 minutes)

Bienvenue à l’Institut. Quand les enfants y entrent, ils n’en sortent plus. Au cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent dans la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent. Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques. Que font-ils là ? Qu’attend-on d’eux ? Et pourquoi aucun de ces enfants ne cherche-t-il à s’enfuir ? Aussi angoissant que Charlie, d’une puissance d’évocation égale à Ça, L’Institut nous entraîne dans un monde totalitaire… qui ressemble étrangement au nôtre.

 

Les infortunes de la surdouance
*On était tenté de croire qu’il s’agissait d’une installation
gouvernementale… mais comment pouvaient-ils cacher une
 telle entreprise ? Contraire à la loi et à la Constitution. Qui
reposait sur le rapt d’enfants. *
(Extrait)

On l’a vu plus haut, une mystérieuse, sombre et puissante organisation secrète kidnappe des enfants après avoir tué brutalement leurs parents. Ces enfants ont un point en commun, ce sont des surdoués, dotés de pouvoirs psychiques exceptionnels comme la télépathie, la psychokinésie ou la précognition. Ils sont enfermés dans un bâtiment appelé L’INSTITUT où les scientifiques mènent sur eux toutes sortes d’expériences dont plusieurs ne sont rien d’autres que de la torture.

Rien n’est expliqué aux enfants à part les règles de l’institut dont le non-respect entraîne des sévices corporels. Il est évident que l’organisation qui semble disposer de fonds illimités a un but mais lequel? Un de ces enfants semble se démarquer par sa remarquable intelligence : Luke Ellis. L’institut est dirigé par une marâtre appelée Julia Sixsby qui elle-même travaille pour un consortium ultra-secret dirigé par un énigmatique homme qui zézaie.

C’est un autre livre de King dont les protagonistes sont des enfants. C’est récurrent dans l’œuvre du grand auteur. Je me demande pourquoi d’ailleurs depuis que j’ai lu LA TOUR SOMBRE. Est-ce que c’est parce que la formule est gagnante ou est-ce pour d’obscures raisons autobiographiques. Toujours est-il que le <Jake> de LA TOUR SOMBRE a des caractéristiques semblables à celles du <Luke> de L’INSTITUT : un dosage équilibré de courage et de réserve. Le premier volet de l’histoire est semé de longueurs, de redondances et de déjà-vu.

Le second volet devient très intéressant au fur et à mesure que sont dévoilées les motivations de l’organisation secrète. Là j’avoue que j’ai senti en moi comme un petit conflit intérieur. Ce seul aspect vaut à L’INSTITUT le mérite d’être lu ou écouté. C’est un récit angoissant, violent au seul regard du sort réservé aux enfants. J’ai trouvé exagérée la prétention de l’éditeur de parler de terreur et de comparer <L’INSTITUT> à <ÇA> Au contraire, j’ai senti de la réserve chez King. C’est rare mais il faut dire que la corde est sensible. Je pense que ça mérite d’être lu et écouté.

Suggestion de lecture : LE SPECTRE DU LAC, de Hervé Desbois

Pour tout savoir sur Stephen King, biographie, bibliographie, filmographie et les actualités entourant l’auteur, je vous invite à visiter le CLUB STEPHEN KING.

BONNE LECTURE
BONNE ÉCOUTE
Claude Lambert
le samedi 9 décembre 2023