Jonathan Livingston LE GOÉLAND

Commentaire sur le livre de
RICHARD BACH

*- Pauvre Fletcher, ne te fie pas à tes yeux, mon vieux. Tout ce qu’ils te montrent, ce sont des limites, les tiennes. Regarde avec ton esprit, découvre ce dont d’ores et déjà, tu as la conviction et tu trouveras la voie de l’envol… L’éblouissement s’éteignit. Jonathan le Goéland s’était évanoui dans l’espace. *

Extrait: JONATHAN LIVINGSTONE LE GOÉLAND, de Richard Bach. Format livre de poche, J’ai lu éditeur, 2000, 128 pages. Version audio : Coffragants éditeur, Alexandre Stanké, publié chez Audible en 2005. Narrateurs : Patrice Laffont, Dorothée Berryman, Cédric Noël, Vincent Davy Durée d’écoute : 58 minutes.

Décidément, Jonathan Livingston n’est pas un goéland comme les autres. Sa passion : voler toujours plus haut et plus vite pour être libre. Mais ce marginal qui ne se contente pas de voler pour se nourrir ne plaît guère à la communauté de goélands.

Condamné par les siens à vivre le reste de ses jours au-delà des falaises en solitaire, Jonathan Livingston le Goéland découvre non seulement la bonté et l’amour des amis, mais aussi comment dominer ses peurs et connaître ses limites.

 Un beau parcours initiatique

Lorsque j’ai terminé l’audition de JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND, je me suis posé deux questions : D’abord, comment un aussi petit livre peut avoir une aussi grande portée. Ensuite, comment ai-je pu passer aussi longtemps à côté d’un tel chef-d’œuvre.

Le livre comme tel fait une quarantaine de pages si j’exclus les photos et la version audio fait moins d’une heure et raconte l’histoire de Jonathan Livingston, un goéland qui a décidé un jour que l’existence ne se limitait pas à croquer des poissons. Il fallait aspirer à plus, repousser ses limites, voler plus haut, plus fort, plus vite, plus loin. Tendre vers la liberté, le bonheur, donner un sens à la vie en commençant par aimer et aider ses semblables.

Cet anti conformisme a fait de Jonathan Livingston, un paria dans sa communauté dont il est maintenant exclu, tombé en disgrâce. Son nouvel objectif : voler de ses propres ailes, tendre vers la sagesse et transmettre son savoir de guide.

Vous l’avez sans doute compris, JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND est un récit initiatique sur le développement personnel, un thème que je n’apprécie pas beaucoup lorsqu’il tend vers un exercice de vente. Mais dans ce cas-ci, il s’agit d’un voyage introspectif à la découverte de nos forces intérieures.

L’essence du récit me rappelle un peu l’idée développée par Paulo Coelho dans son livre L’ALCHIMISTE quand Santiago apprend à aller au bout de son rêve. Pas besoin de gourou ou de vendeur de cours pour faire vibrer les cordons du cœur. On ne peut qu’y arriver seul à partir de notre propre volonté, tout comme l’a fait Jonathan.

Bach n’a pas travaillé pour me convaincre. C’est venu seul et Jonathan a fait le reste.

C’est un récit initiatique mais aussi parabolique et critique de notre société. Il met surtout en lumière notre capacité de se réaliser et de se dépasser. L’écriture est très belle, enveloppante. Oui, JONATHAN LIVINGSTON est un récit évidemment, un parcours, un conte, une fable. On peut lui donner l’appellation qu’on veut.

L’oeuvre est un panégyrique de la vie, un éloge de la liberté, une invitation à mieux se connaître, mieux se comprendre, aimer et aider son prochain. Il est extraordinaire que Bach ait exprimé autant d’émotions en si peu de pages et tout autant remarquable est l’idée de donner la parole à des goélands. L’écriture est sensible, poétique, bienveillante.

Je recommande JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND à tout le monde, même les jeunes de 10 ans et plus. Ça peut aussi être une belle activité enrichissante et apaisante parents-enfants.

Je vous recommande chaleureusement JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND. C’est plein de poésie et d’amour…

Suggestion de lecture : LE GARÇON ET L’UNIVERS, de Trent Dalton


Du même auteur


L’auteur Richard Bach

Jonathan Livingston au cinéma

L’adaptation cinématographique a été réalisée en 2006 par Hall Barlett, avec James Franciscus, Juliet Mills, Hal Holbrook  Détails ici.

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Claude Lambert

À TRAIN PERDU

Commentaire sur le livre de
JOCELYNE SAUCIER

Le 24 septembre 2012, Gladys Comeau est montée à bord du Northlander et on ne l’a plus revue à Swastika, qui n’est pas une ville, même pas un village, tout juste une bourgade le long du chemin de fer.

Commence alors l’errance, celle de Gladys et la mienne, car ceci est le récit du voyage de Gladys Comeau sur les rails du nord de l’Ontario et du Québec qui l’amèneront au sud, puis à l’ouest, ensuite à l’est, puis de nouveau vers le nord. Voyage erratique auquel personne n’a rien compris et qui a été suivi par nombre de personnes à partir du moment où la disparition de la vieille dame a été signalée.

Les témoignages sont nombreux, les opinions également, plusieurs l’ont blâmée, condamnée, certains l’ont qualifiée de monstrueuse. Il ne s’agit pas ici de faire son procès mais de suivre la fuite éperdue de Gladys sur les trains du Nord pour en cueillir les morceaux épars et y trouver ce qui peut en être la motivation. Car l’errance de celle qu’on a appelée « la femme de Swastika », si on en connaît maintenant les détours et revirements, a fait l’objet de maintes interprétations.

Extrait : À TRAIN PERDU, XYZ éditeur, 2020, édition de papier, 198 pages. Version audio : XYZ éditeur, 2020, durée d’écoute : 5 heures 50 minutes. Narrateur : Patrick Labbé

C’est sur un train qui sillonnait les régions reculées du nord de l’Ontario qu’est née Gladys. Avec sa fratrie et les enfants de la forêt côtoyés au fil des haltes, elle a vécu sur les rails des années de pur ravissement. A rencontré l’amour. Qu’est-ce qui a poussé cette optimiste forcenée, devenue une femme âgée, à se jeter sur un train puis un autre, échappant à toutes les tentatives pour la ramener à la maison ? La question obsédera ses amis proches et lointains, de même qu’un certain activiste des chemins de fer qui n’en démordra pas : quelqu’un, quelque part, doit savoir ce qui a conduit Gladys si loin de Swastika.

Le monde sur rails de Gladys

C’est un roman touchant, profond. À la fois chronique et drame psychologique. Il n’y a ni action, ni suspense, ni rebondissements. Un environnement enveloppant d’introspection que j’ai bien connu dans le livre précédent de Jocelyne Saucier : IL PLEUVAIT DES OISEAUX : un rythme très lent maintenu par le constant questionnement du narrateur sur le personnage principal que nous suivons. 

Gladys est née sur un train, mais officiellement elle vient de Swastika, même pas un village, un simple hameau des terres lointaines du nord-est québécois, reliées entre elles par la voie ferrée. Galdys est la mère de Lisanna. Une fille suicidaire qui est restée pour moi une énigme. Gladys a passé sa vie sur les rails, d’un train à l’autre. Elle y a fait beaucoup d’expériences, elle y a connu l’amour.

Je vous laisse découvrir le pourquoi de ce choix étrange et d’où vient cette appellation dérangeante de <Swastika>. Vous découvrirez également les <school trains>, des wagons aménagés en salle de classe qui amenaient l’instruction aux enfants de toutes races venus des forêts et des terres lointaines. Je sais qu’ils ont déjà existé, mais leurs présences viennent enrichir le récit de magnifique façon.

C’est un roman qui m’a ému et réchauffé. Il s’en dégage de l’amour et de la résilience. Pour entrer rapidement dans la trame du roman, il faut faire la différence entre la vie qui coule et la vie qui s’écoule. Gladys est rongée de l’intérieur par le cancer. Voilà…c’est une femme dont la vie s’écoule et voit venir rapidement sa fin, qu’elle anticipe d’ailleurs et prépare mentalement…sur les rails au rythme du <touk-e-touk> mentionné souvent par le narrateur.

C’est un roman d’une infinie tristesse. L’histoire d’une errance dont il m’a été difficile de saisir le sens profond. D’ailleurs, tous les personnages du roman sont confondus sur les motivations de Gladys. C’est un roman à lire ou à ou à écouter sans attente. C’est un livre qui porte à réfléchir sur la fragilité de la vie et sur les choix souvent complexes que nous sommes appelés à faire.

J’ai aimé ce roman. Je l’ai trouvé bouleversant dans son originalité et émouvant dans la finesse de la plume. J’ai profondément ressenti l’errance de Gladys au point de m’imaginer moi-même dans une urgence de vivre au rythme du <touk-e-touk> et de partager son destin dramatique

Je précise enfin que j’ai écouté la version audio et je me suis laissé aller hors du temps sur la signature vocale excellente de Patrick Labbé dont la voix chaude et vibrante force l’attention.

Suggestion de lecture : L’ÉTRANGER, d’Albert Camus


L’auteure Jocelyne Saucier

DE LA MÊME AUTEURE

Pour lire mon commentaire sur IL PLEUVAIT DES OISEAUX, cliquez ici

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Claude Lambert

le dimanche 2 février 2025

S’AIMER MALGRÉ TOUT

Commentaire sur le livre de
NICOLE BORDELEAU

*Lorsqu’une vieille blessure de rejet se réveille, on est comme saisi d’une forte fièvre et on peut perdre le contact avec la réalité. Quand Madeleine vit le jeune couple s’éloigner d’elle, c’est ce qu’il lui arriva. Elle fut projetée dans le passé. Des souvenirs douloureux fusaient de toutes parts, avec une force qui la fit vaciller. *

(Extrait : S’AIMER MALGRÉ TOUT, Nicole Bordeleau, Flammarion éditeur, 2021, 400 pages, ISBN : 9782081519473, disponible en version audio chez Vues et voix éditeur, durée d’écoute : 9 heures 4 minutes, narratrice : Chantal Fontaine.)

Un concentré d’aveux

S’AIMER MALGRÉ TOUT est l’histoire d’une femme au bout du rouleau : Édith, une professionnelle détruite à petit feu par un misogyne sans conscience, alcoolique avec un foie malade, et guettée par la dépression est perdue dans un cercle de dépendance qui remonte à deux générations et qui met en évidence une tendance à la fragilité mentale.

Pour aider les lecteurs/lectrices à comprendre l’ampleur du problème d’Édith et son destin, l’auteure a incorporé au cœur de son livre les carnets du père d’Édith et l’histoire détaillée de sa mère.

C’est un peu comme un livre dans un livre mais ces carnets font toute la richesse de l’œuvre et constituent un puits d’émotions. Le récit couvre trois générations. Peut-être qu’une version papier m’aurait donné une impression de misérabilisme, je n’ai pas vraiment eu ce sentiment avec la version audio mais cette dernière m’a quand même singulièrement agacé à cause d’une fâcheuse tendance de la narratrice Chantal Fontaine à baisser radicalement son registre vocal dans ses fins de phrase qui deviennent des chuchotements. C’est loin de mettre en valeur le récit qui souffre déjà de longueurs

C’est une histoire d’une infinie tristesse, prenante et qui brasse des émotions au point d’accuser de la lourdeur. Si j’exclus les longueurs et cette impression de remplissage que j’ai ressentie en écoutant le livre audio, c’est la principale faiblesse de l’œuvre.

Quant à ce que j’en retire sur le plan social et sur les principaux thèmes développés, il y a des points intéressants, le principal étant que l’œuvre de Nicole Bordeleau soulève des problèmes et des questionnements avec lesquels la Société compose plutôt mal : la misogynie, l’alcoolisme et autres addictions, la dépendance affective, la dépression et tous les problèmes liés à la santé mentale, l’introspection, l’indifférence, l’empathie.

Si le livre de Nicole Bordeleau laisse matière à réflexion, j’ai été fortement agacé par les petits messages et allusion de l’auteure laissés un peu partout sur la connaissance de soi-même et l’épanouissement personnel. Étant donné le CV de l’auteure, ça sent l’exercice de vente des ateliers de développement de la personnalité et de méditation.

À ce sujet, le titre du livre est très ajusté à l’histoire. C’est un aspect important à mon sens parce qu’il me fait déchanter à tout coups. Bref : Thèmes assez bien travaillés, les carnets sont de belles trouvailles. Le rythme est lent et la trame est longue. Je ne suis pas sorti de cette écoute vraiment emballé.

Suggestion de lecture : LA VIE QUAND-MÊME UN PEU COMPLIQUÉE D’ALEX GRAVEL-CÔTÉ de Catherine Girard-Audet

De la même auteure

À lire : biographie de Nicole Bordeleau,

           Site officiel

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Claude Lambert
le dimanche 22 décembre 2024

DANS LE LABYRINTHE

Commentaire sur le livre de
SIGGE EKLUND

Un soir de mai, dans une banlieue cossue de Stockholm, une petite fille disparaît mystérieusement de sa chambre. Après plusieurs jours d’investigations, la police en vient à soupçonner le père, Martin. L’intrigue de ce drame psychologique, tout entière tournée vers la reconstitution de l’instant précis de cette disparition, s’appuie sur une habile succession de flashbacks mettant en quatre personnages : Martin, l’éditeur talentueux accusé d’avoir violenté sa fille ; Tom, son mystérieux collaborateur à la personnalité inquiétante ; Asa, la mère, psychologue autrefois brillante qui s’enfonce dans une profonde dépression ; et Katja, l’infirmière étudiante qui semble cacher un sombre secret. 

*Katja sent son cœur battre encore plus vite. Elle se penche vers lui, aux aguets. En même temps, elle redoute déjà les prochains mots prononcés. Elle ne sait plus si elle veut vraiment entendre un aveu. Dans le lointain retentit la sirène d’une voiture de police. Martin est allongé, immobile sur le lit et fixe l’air vide. Après un long silence il dit : -J’ai fait quelque chose de mal. *
(Extrait : DANS LE LABYRINTHE, Sigge Eklund, Piranha éditeur, 2017, 517 pages en format numérique)

Quatre fois perdu dans une vie

C’est un huis-clos psychologique très dense, un peu glauque. Il n’y a pas beaucoup de personnages mais l’auteur exploite à fond le profil psychologique de chacun ce qui donne l’impression au lecteur de s’enfoncer dans un labyrinthe et rien n’est simple car si le labyrinthe a ici une valeur de symbole, il y en a aussi un vrai dans l’histoire.

Voyons les faits : Une petite fille de onze ans, Magda, disparaît mystérieusement de sa chambre. En plus de la police, quatre proches de la fillette participent aux recherches : Asa, sa mère, une psychologue dépressive, Martin son père, éditeur talentueux, très souvent absent, tom, son ambitieux collaborateur et Katja, l’infirmière scolaire qui a découvert ce que la petite fille cachait farouchement.

Tout au cours du récit, l’auteur pénètre profondément l’esprit de chaque acteur du drame au point que tout laisse à penser que Martin est coupable mais c’est mal connaître les effets d’un labyrinthe. L’auteur imbrique la psychologie de ses personnages dans un dédale d’introspection, d’analyse et de déductions qui permettent très peu au lecteur d’avancer.

Je crois avoir bien saisi l’idée de l’auteur mais j’ai été déçu par son développement. Quand il est question d’enfants dans un récit, ma sensibilité augmente de plusieurs crans or, dans cette histoire d’Eklund, je n’ai pratiquement pas senti, de la part de l’auteur, d’empathie pour Magda, peu ou pas d’émotion chez ses parents et à peu près rien sur la nature de sa disparition…a-t-elle simplement fugué? été Enlevée ? Blessée quelque part ou morte ? 

L’auteur se consacre sur la petite histoire secrète de chaque personnage. Je finirai par connaître le coupable bien sûr…et comme ça arrive souvent, c’est le coupable le plus improbable. Mais au fait, coupable de quoi. Allais-je le savoir dans la finale…? La vérité est que je n’ai jamais vraiment compris le véritable sort de la petite fille. La finale est opaque et ne m’a pas appris grand-chose. Il me manque des réponses. Je suis resté sur mon appétit.

Le livre comporte certaines forces comme l’alternance dans l’étude des personnages. Les sauts temporels que l’auteur n’a pas inutilement compliqués. Il faut quand même être concentré. Le lien avec le labyrinthe est bien exploité et je dois dire que l’écriture est très belle. Ça s’arrête là malheureusement. Je n’ai pu m’attacher à aucun personnage. Je les ai trouvés froids, tourmentés et centrés sur eux-mêmes laissant le lecteur à lui-même pour comprendre ce qui est arrivé à Magda.

J’ai trouvé ce roman noir, opaque, accusant des longueurs et manquant de rythme. L’ensemble est lourd et pas vraiment abouti. C’est la première fois que je suis déçu d’une lecture suédoise mais je m’y replongerai c’est certain.

Suggestion de lecture : L’EAU NOIRE, de Chloé Bourdon

On sait peu de choses sur Sigge Eklund. C’est un auteur suédois né en 1974. Il est scénariste (à ce titre, il a évolué à Los Angeles) producteur, télé, journaliste web et il est aussi un blogueur très suivi. DANS LE LABYRINTHE est son cinquième roman, traduit dans quatorze pays. Au moment d’écrire ces lignes, les autres romans n’étaient pas traduits en français.

Bonne lecture
Claude Lambert

le dimanche 27 octobre 2024

LE TEMPS DES SEIGNEURS

Commentaire sur le livre de
DAN BIGRAS

 * Mon père me bat, mais il m’aime. Il me montre souvent de l’affection pis de la tendresse. Il est une bombe à retardement. Il me fait peur…  Il m’enseigne la jungle. Fait que je suis en état de survie 24/7, mais j’ai de l’amour aussi… C’est pas mal mélangeant. *

Extrait : LE TEMPS DES SEIGNEURS, Dan Bigras. Édition de papier et format numérique: Québec Amérique éditeur, 2017, 336 pages, 3935 KB. Version audio : Audible studios éditeur, 2019, durée d’écoute : 10 heures 45 minutes, narrateur : Dan Bigras.

«Je cours, paniqué. J’ai encore été piégé par ma mère. À moins d’un miracle, mon père va me tuer à soir… J’ai beau courir, l’horizon s’éloigne et l’enfer approche à grandes claques, avec un verre de vin dans une main. Ma mère est en colère tout le temps. Contre le mauvais temps, contre les hommes en général, quoique « les hommes en général » ont l’air de ressembler beaucoup à son papa à elle et au mien… Elle est en colère contre beaucoup de choses, mais surtout contre moi. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi.

C’est évidemment de ma faute, ça se peut pas autrement. Je suis très mauvais à l’école. Comme le trouble de déficit de l’attention (TDA) n’existe pas encore, ma mère croit que j’essaie de la rendre folle et honnêtement, quelquefois, c’est ce que je croirais à sa place.»

Avec LE TEMPS DES SEIGNEURS, Dan Bigras offre le récit cru, touchant et passionnant de ces vues sur le monde qui ont fait de lui le porte-parole des oubliés, des brisés. Dans la violence et la douleur, mais aussi dans l’amour, c’est avec tendresse qu’il retrace le fil de son long chemin vers la réconciliation.

La poésie de l’introspection
*Ça va être ma job de faire du sens de notre histoire,
de comprendre mes parents, mes Bigras, de ma
société pour trouver une paix…une vraie paix dans
le torrent de mes guerres…*
(Extrait)

J’avais l’impression d’être assis à une table avec Dan Bigras, devant une tasse de café fumant, sagesse oblige. J’écoutais le rocker québécois raconter son histoire sur un ton de connivence, chaleureux, intimiste. C’est ce que je retiens de cette écoute, que Dan Bigras se confiait à moi personnellement. LE TEMPS DES SEIGNEURS est l’autobiographie d’un homme au passé agité, malmené avec des hauts très élevés et des bas dramatiques.

Comment ne pas être attentif et concentré devant un tel dénuement. L’auteur se confie mais aussi se défoule dans un exercice qui a un petit caractère thérapeutique. Pour moi c’est important car cela donne le récit d’un homme authentique qui a un parcours de vie parfois tordu mais tellement riche d’enseignement.

Dan m’a fait oublier le temps qui passe avec, entre autres, beaucoup de passages porteurs d’émotions….des émotions qui m’ont brassé pas mal, en particulier la mort de son frère, ses relations familiales, sa rencontre avec Gerry Boulet qui fut d’abord une collaboration et par la suite une amitié cimentée, sa passion pour les arts martiaux, son déficit d’attention, ses nombreuses petites allusions aux seigneurs, c’est-à-dire les manipulateurs, exploiteurs, profiteurs, ambitieux et grands patrons cupides.

J’ai beaucoup aimé les passages où Dan Bigras évoque les moments de sa vie, nombreux, où il se sentait en étau entre le *gros Dan* et le *Petit Daniel* et les moments qui ont suivi la décision définitive de son abstinence, sans oublier son dévouement pour LE REFUGE.

Je n’ai que deux petits reproches et encore là, je ne peux pas vraiment reprocher à Dan d’avoir été lui-même mais j’aurais quand-même souhaité un petit peu moins de crudité dans son langage et un peu moins de sacres. Je ne suis pas puritain mais un peu moins de rudesse dans le langage n’aurait nui ni à l’oeuvre ni à l’identité de l’auteur. Je regrette aussi de ne pas en avoir su davantage dans la relation entre Dan Bigras et son fils. Il en parle peu et ne fait qu’effleurer la question.

Je n’ai lu aucun commentaire là-dessus mais ça m’a manqué. Donc j’ai beaucoup aimé ce récit, sa spontanéité, son authenticité, son ton de confidence et son humour aussi. En effet, Dan Bigras ne manque pas d’humour, un peu pince sans rire avec le genre qui, souvent, pointe du doigt. À l’écoute de ce récit, j’ai ressenti un mélange de joie et de tristesse et aussi de l’admiration et je me suis laissé enveloppé par les nombreux poèmes *semés à tout vent* dans le récit. Un très beau moment d’écoute, attractif et chaleureux.

Suggestion de lecture : LE MONDE DE BARNEY, de Mordecai Richler

Né le 23 décembre 1957 à Montréal, Dans Bigras est chanteur, auteur-compositeur, acteur, musicien et réalisateur. Son livre LE TEMPS DES SEIGNEURS est une nouvelle corde à son arc.

Quelques faits marquants : Il est fondateur de la maison de production Disques de l’Ange Animal, crée en 1994.  En 2008, l’année du 400e anniversaire de Québec, il est l’auteur et le lecteur de la dictée des Amériques. En 2017, il publie une autobiographie qui retrace sa vie. En 2018, lors de son spectacle Le show du refuge, il interprète avec succès la chanson Bring Me to Life du groupe américain Evanescence avec Étienne Cousineau.

 

Bonne écoute
Bonne écoute
Claude Lambert
le vendredi 21 juin 2024

L’ÉTRANGER, Albert Camus

*Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile :  » Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.  » Cela ne vaut rien dire. C’était peut-être hier. * Extrait : L’ÉTRANGER, d’Albert Camus, version audio, Frémeaux et associé éditeur, 2020, lu par l’auteur, durée d’écoute : 2 heures 51 minutes. Note : L’ÉTRANGER a été publié pour la première fois en 1942 chez Gallimard.

Le sens de la vie selon Camus

C’est le personnage principal qui raconte lui-même son histoire dans ce roman un peu bizarre mais qui suit une philosophie et un schéma de pensée bien précis, à la Camus quoi ! Meursault est un homme introverti, taciturne, passif et pusillanime. La vie lui coule sur le dos comme flot d’indifférence, les sentiments, l’empathie et l’altruisme lui faisant cruellement défaut.

Sa singulière histoire se déroule en deux parties. Au début, la mère de Meursault meurt dans son asile. Le fils vivra brièvement son deuil avec plus d’indifférence que de tristesse et cela est à retenir car cette indifférence, doublée d’une apparence d’ennui va se retourner contre lui dans la deuxième partie.

Nonobstant quelque idylle de nature plus sexuelle que sentimentale, une chaîne d’évènements amènera Meursault à commettre un meurtre lui aussi marqué par l’absurde et l’indifférence. Un procès s’ensuit, à mon avis, LE véritable plat de résistance du roman.

Même si Meursault vit son procès avec détachement et ennui, il était prévisible que l’indifférence affichée lors de la mort de sa mère soit au cœur de l’argumentaire du procureur. Reconnu coupable et condamné, Meursault se lance dans une introspection laissant à penser qu’il mourra comme il a vécu.

C’est un roman étrange, singulier et original qui n’est pas sans nous questionner sur le sens de la vie et surtout sur la nature humaine. Est-il possible qu’un être humain soit doté d’une nature que rien ne gêne, n’ébranle ou ne touche ? Et si c’est le cas, cet être humain a-t-il une âme ? Question mise en évidence dans le plaidoyer du procureur. Je vais plus loin en suggérant que par le biais de tous ses questionnements, Albert Camus jette sur la Société un regard sévère, critique. Ce roman m’a ébranlé car il met en perspective une carence sociale : l’indifférence.

J’ai écouté la version audio de L’ÉTRANGER, lue par l’auteur en personne Albert Camus. Je l’ai trouvée aussi étrange que l’histoire. Autant dire que cette lecture d’un autre temps est caractérisée par la nonchalance et le détachement, est parfaitement ajustée au sujet.

Ajoutons à cela un peu d’atonie et de légèreté qui m’ont donné un peu l’impression, par moment, de donner au récit une empreinte caricaturale. Je n’ai pas vraiment été emballé par la narration, mais le roman est tellement fort, pointant du doigt l’irrationnalité et la bêtise, que j’ai été subjugué…tout simplement.

L’ÉTRANGER comporte de la sérieuse matière à réflexion. Le roman est court, frappe et va droit au but. Ça me rappelle une chanson célèbre dont les paroles sont de Maurice Vidalin, interprétée par Gilbert Bécaud, écrite en 1977 : L’INDIFFÉRENCE.

Dans ce chef d’œuvre *le chanteur français met en exergue…l’émotion qui consiste à ne pas ressentir, il s’agit de l’indifférence. Le chanteur diabolise, maudit et blâme ce trait de caractère. Il l’aperçoit comme l’une des pires caractéristiques que l’humain peut acquérir, au fil des paroles, on comprend pourquoi ! * (greatsong.net)

L’indifférence, elle fait ses petits dans la boue
L’indifférence, y a plus de haine y a plus d’amour
Y a plus grand chose
L’indifférence, avant qu’on en soit tous crevés
D’indifférence, je voudrais la voir crucifiée
L’indifférence, qu’elle serait belle écartelée


ALBERT CAMUS  (1913-1960)

Suggestion de lecture : Déjà paru sur ce site : mon commentaire sur un autre grand classique d’Albert Camus : LA PESTE

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Claude Lambert

LA LISTE, livre de Siobhan Vivian

*Ainsi, à chaque nouvelle édition, les étiquettes qui répartissent les filles du Lycée de Mount Washington en une multitude de catégories, -les frimeuses, les populaires, les exploiteuses, les ringardes, les ambitieuses, les sportives, les cruches, les sympas, les rebelles, les coquettes, les garçons manqués, les allumeuses, les saintes-nitouches, celles qui se refont une virginité, les coincées, les douées qui cachent bien leur jeu, les glandeuses, les fumeuses de pétards, les parias, les marginales, les intellos et les barges, à titre d’exemples- s’évanouissent. *
(Extrait : LA LISTE, Siobhan Vivian, Nathan éditeur, 2013, format numérique, 415 pages)

LA LISTE nomme 8 filles chaque année, 
Les 4 plus belles et les 4 plus laides du lycée.
Et si votre nom s’y trouvait ? Une tradition odieuse sévit au lycée de Mount Washington : tous les ans, une semaine avant le bal de début d’année, une liste est placardée dans les couloirs. Personne ne sait qui établit cette liste. Et personne n’a jamais réussi à empêcher qu’elle soit publiée. Invariablement, chaque année, la plus belle et la plus laide sont désignées. 8 filles en tout. 8 filles qui se retrouvent sous les projecteurs impitoyables du lycée. 8 filles qui vont voir leur vie brusquement changer… pour le meilleur ou pour le pire ?

L’étiquette de la honte
*-J’ai décidé de ne pas me laver de toute la semaine. -Sérieux ?
-Yep…Pas de douche, pas de brossage de dents, pas de
déodorant, rien. Je garde les mêmes fringues, même les
chaussettes et les sous-vêtements…Je fais l’impasse totale
sur l’hygiène jusqu’à samedi soir…à cause du bal de la rentrée
…l’objectif étant d’être la plus cradingue et la plus puante
possible. *
(Extrait)

C’est un livre assez intéressant mais comportant beaucoup d’errance… un mélange de banalité et d’originalité mais il est très introspectif et nous allons voir pourquoi. Dans un lycée américain, une tradition insipide et cruelle sévit. Une liste est affichée partout dans l’établissement et définit les quatre plus belles filles et les quatre plus moches…une fille par catégorie par année de secondaire. Personne ne sait qui a écrit cette liste et personne n’a jamais pu empêcher sa publication.

L’histoire développe le portrait de ces huit filles et décrit la torture psychologique engendrée par cette liste pouvant être motivée par la jalousie, l’envie, la haine, la vengeance et autres tares exacerbées par les passions adolescentes. Nous avons le portrait de huit filles blessées, jalousées, confuses dans leurs sentiments, avec leurs réactions. On peut sentir tout le cheminement intérieur du mal que peut faire une telle liste. Mais qui fait cette liste ? Quelles sont les motivations ?

À première vue, c’est un livre pour les jeunes filles mais il concerne tout le monde en fait, y compris les adultes qui se rappelleront sans doute leur propre adolescence. Le livre met en perspective les besoins de l’adolescence souvent mal exprimés : le besoin d’être aimés, reconnus, désirés, entourés sans compter la définition souvent surfaite du *canon de beauté*. C’est le principal intérêt du livre : son pouvoir introspectif mais ça s’arrête là.

Dans l’ensemble, j’ai été déçu…déçu par la traduction plutôt douteuse sans doute à cause des accords de verbe surtout, déçu par la finale, erratique et bâclée, déçu par l’omniprésence de clichés et de stéréotypes. J’ai été surpris du sort réservé à un de mes personnages préférés, la jeune fille la plus extravertie et la plus attachantes de l’histoire : Sarah. Elle décide de démontrer à tout le monde ce qu’elle ressent.

Une semaine avant le bal de la rentrée, Sarah décide de ne plus se laver, ne plus changer de vêtements, ne plus se brosser les dents et négliger ses cheveux. Son ami Milot tente de la dissuader, persuadé que ce que les autres pensent n’a pas d’importance. Cette approche me plaisait car il y a autant de définitions de la mocheté qu’il y a de personnes dans le monde. Même chose pour la beauté d’ailleurs

Je vous laisse découvrir si Milot a persuadé Sarah mais ce qui m’a déçu c’est que je n’ai plus entendu parler de Sarah encore moins de sa présence au bal de la rentrée et de son état d’esprit. Cette mise au rancart m’a même choqué. Entendons-nous, le livre n’est pas dénué d’intérêt mais ce qui est dommage c’est que Siobhan Vivian avait tous les éléments pour faire un grand roman.

elle aurait pu nous faire réfléchir sur une question que beaucoup de jeunes se posent, ceux d’avant, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain, pourquoi il n’y a que la beauté qui est attractive? Pourquoi pas l’intelligence, ou le charme à la rigueur, la gentillesse, l’empathie. Ce livre ne passera pas à l’histoire mais l’idée de départ est très bonne et laisse à penser que s’accepter soi-même nous place pile sur le chemin du bonheur…

Suggestion de lecture : LA VIE QUAND-MÊME UN PEU COMPLIQUÉE D’ALEX GRAVEL-CÔTÉ, de Catherine Girard Audet

Siobhan Vivian est née en 1979, à New York. C’est là qu’elle a grandi, puis fait ses études. Elle a obtenu un diplôme de scénariste (pour le cinéma et la télévision) à l’Université des Arts, puis un Master d’écriture à la New School University. Après avoir été éditrice pour la maison d’édition Alloy Entertainment et scénariste pour Disney Channel, Siobhan Vivian partage aujourd’hui son temps entre écriture et enseignement de l’écriture à l’Université de Pittsburgh.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 8 septembre 2023

ANNA ET L’ENFANT-VIEILLARD, de Francine Ruel

<C’est la deuxième fois que je vais à l’hôpital depuis
que je t’ai parlé. L’autre fois c’était… Un long silence
entre eux, un gouffre. -J’ai fait une tentative de suicide.>
Extrait : ANNA ET L’ENFANT-VIEILLARD, Francine Ruel,
Les Éditions Libre Expression, 2019, format numérique pour
la présente, 2 271kb, à l’origine : 140 pages.

« Plus que tout au monde, ce soir, elle aimerait se redresser pour atteindre l’amour de son fils, rejoindre son épaule, y déposer sa tête une seconde. Se hisser vers lui pour avoir quelques miettes d’amour. De l’amour sur la pointe des pieds. » Anna cherche à faire le deuil d’un enfant vivant. Elle ne sait plus quoi inventer pour sortir son fils de ce brouillard dans lequel il plane en permanence. Elle a l’impression d’errer dans un cimetière, sans corps à déposer en terre. Pourtant, tout était possible jusqu’à l’Accident. Un roman coup-de-poing, l’histoire d’une mère et de son enfant-vieillard.


Coup de poing, coup de cœur
<Lui qui doit combattre toutes ses peurs, lui qui lutte en permanence
contre un ennemi terrible logé en lui, celui qui l’a fait basculer du
côté obscur, alors qu’il n’a même pas d’amis ni d’épée pour se
défendre…Tout comme Mowgli, il cohabite maintenant dans la
jungle avec les loups, mais contrairement à E.T., il n’appelle pas
souvent à la maison.>
Extrait

Basé sur un fait vécu, ANNA ET L’ENFANT-VIEILLARD est un roman court mais très intense dans lequel, une mère, Anna, s’exprime sur le deuil qu’elle porte de son enfant, Arnaud, pourtant encore vivant. En fait, Francine Ruel exprime, à travers Anna, sa détresse face au choix de son fils de devenir itinérant, puis drogué et dépressif et tout cela malgré une enfance normale, et un père austère. Les raisons de ce choix d’Arnaud, le fils, se perdent dans une sorte de brouillard.

<Anna pense souvent que de grands pans dans le parcours de son fils s’écrivent entre parenthèses. Tout n’est pas dit, ni expliqué ni vraiment démontré. Les banalités du quotidien digressent dans les zones d’ombre.> Extrait   Le résultat est le même et il darde au cœur : <Le fils d’Anna n’est plus là. Elle le sait. Il est quelque part…engourdi, endormi, gelé… > Extrait    Tout le livre est centré sur les questionnements d’Anna et sa dure confrontation avec la réalité. Pourquoi ? Arnaud n’a-t-il pas été bien élevé, gâté, aimé ?

La résilience se prête peut-être à la reconstruction mais elle est loin d’être suffisante pour remettre le cœur à l’endroit. Ce récit met en perspective l’introspection d’une mère sur l’incompréhensible revirement de son fils et puis l’acceptation qui ne sera jamais totale finalement. Comme lecteur, j’ai voué une forte empathie pour Anna :

<À partir de quand baisse-t-on définitivement les bras ? Le combat est perdu d’avance ? Quand est-ce qu’on se résout à abdiquer irrémédiablement ? Anna, malgré la meilleure volonté du monde, est incapable de répondre à ces questions et de calmer son sentiment d’impuissance… Elle se sait responsable, du moins en partie et elle cherche encore et toujours le moyen de sauver son fils. > Extrait

Je me suis beaucoup attaché à Anna et aussi à Arnaud, ce fils que j’ai moi aussi essayé de comprendre en projetant, le temps d’une réflexion, le sort de ce garçon vulnérable sur moi qui est aussi père d’un fils. Comment aurais-je réagi au revirement aussi drastique d’une bonne nature ? La plume de Francine Ruel m’a happé et remué. Le roman n’est pas long mais il est en équilibre.

L’auteure a évité le misérabilisme en évitant d’en faire trop. Mais la dureté du questionnement est inévitable et ça met à l’épreuve la sensibilité du lecteur et de la lectrice. J’aurais souhaité en savoir plus sur les relations d’Arnaud avec son père et les sentiments de celui-ci vis-à-vis de son fils. Il m’a semblé que ce sujet a été passablement occulté mais aurais-je mieux compris le choix d’Arnaud ? Pas nécessairement.

J’ai aimé ce roman. Il est sensible, désarmant, écrit avec le cœur et chargé d’émotions transmissibles. Il pousse à une profonde réflexion sur les imprévisibles épreuves de la vie et le courage qu’il faut pour les affronter. Une lecture que je ne suis pas prêt d’oublier.

<Depuis qu’il vit dans la rue, Arnaud a demandé à plusieurs reprises à sa mère si elle avait honte de lui. Une fois, Anna a eu le courage de répondre:   Honte? Non. C’est la vie que tu as choisie. J’ai plutôt hâte d’être fière de toi.> Extrait

Suggestion de lecture : LA CHAMBRE DES MERVEILLES, de Julien Sandrel

 

Francine Ruel « promène » son talent et son imaginaire depuis quarante ans entre le jeu, l’animation et l’écriture. Figure connue du petit et du grand écran, elle a interprété divers rôles dans des films et des séries télévisées, dont Scoop, qui lui a valu en 1993 un prix Gémeaux pour la meilleure interprétation dans un rôle de soutien.

En plus de sa carrière de comédienne, Francine Ruel a touché à tous les types d’écriture : pour la télévision, dans des émissions pour les enfants comme POP CITROUILLE et dans des dramatiques comme De l’autre côté du miroir, pour le théâtre, y compris une participation à la pièce Broue, pour le cinéma (La dernière y restera), pour la chanson (textes pour Louise Forestier, Marie-Claire Séguin et Marie Carmen).

En littérature, Francine Ruel a d’abord signé deux romans. Elle a également publié deux recueils de chroniques parus dans le quotidien Le Soleil (Plaisirs partagés et D’autres plaisirs partagés) et plusieurs romans, dont sa fameuse saga du bonheur, qui s’est vendue à près de 150 000 exemplaires.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 19 août 2023

 

LA BÊTE CREUSE, de Christophe Bernard

*-Depuis le temps que tu la fourres, va ben falloir que tu la
marisses ! Ça avait été l’anarchie. La réplique désormais
proverbiale avait scié carré les jambes du candidat député. *
(Extrait : LA BÊTE CREUSE, Christophe Bernard, le Quartanbier
éditeur, collection Polygraphe, 2017, édition de papier, 720 pages)

Gaspésie, 1911. Le village de La Frayère a un nouveau facteur, Victor Bradley, de Paspébiac, rouquin vantard aux yeux vairons. Son arrivée rappelle à un joueur de tours du nom de Monti Bouge la promesse de vengeance qu’il s’était faite enfant, couché en étoile sur la glace, une rondelle coincée dans la gueule. Entre eux se déclare alors une guerre de ruses et de mauvais coups, qui se poursuivra leur vie durant et par-delà la mort.

Mais auparavant elle entraîne Monti loin de chez lui, dans un Klondike égaré d’où il revient cousu d’or et transformé. Et avec plus d’ennemis. Il aura plumé des Américains lors d’une partie de poker défiant les lois de la probabilité comme celles de la nature elle-même : une bête chatoyante a jailli des cartes et le précède désormais où qu’il aille. Sous son influence Monti s’attelle au développement de son village et laisse libre cours à ses excès – ambition, excentricités, alcool –, dont sa descendance essuiera les contrecoups.

Près d’un siècle plus tard, son petit-fils François, historien obsessionnel et traqué, déjà au bout du rouleau à trente ans, est convaincu que l’alcoolisme héréditaire qui pèse sur les Bouge a pour origine une malédiction.

Il entend le prouver et s’en affranchir du même coup. Une nuit il s’arrache à son exil montréalais et retourne, sous une tempête homérique, dans sa Gaspésie natale, restée pour lui fabuleuse. Mais une réalité plus sombre l’attend à La Frayère : une chasse fantastique s’est mise en branle – à croire que s’accomplira l’ultime fantasme de Monti de capturer sa bête.

Truculente Gaspésie
*Les chasseurs ont pressé le pas quand Steeve
s’est mis à hurler sans plus aucun contrôle. Il
avait voulu lancer le plus loin possible qu’il
pouvait la tête à celui qu’il avait tyrannisé toute
son adolescence, mais un bout de face venait
de lui rester dans les mains. *
(Extrait)

J’ai trouvé ce livre vraiment bizarre. On peut en tirer une certaine satisfaction dans la mesure où on peut comprendre où l’auteur veut nous amener. À la base, on se retrouve en Gaspésie en 1911. Une guerre de tours pendables et de couteaux bas est déclarée entre Victor Bradley et Monti Bouge pour des raisons qui vous appartient de découvrir dans le développement du récit, si on peut appeler ça un développement.

Le reste est une suite sans logique évidente de récits qui s’imbriquent et qui prennent toutes sortes de directions. Pas de fil conducteur, rien sur quoi s’accrocher à part peut-être une malédiction qui s’étend sur tout le récit et qui est en lien avec le titre du livre qui, lui, symbolise une maladie sociale bien connue.

C’est un aspect qui aurait pu être intéressant si j’étais arrivé à comprendre les motivations des personnages qui sont, je dois dire, pas tellement travaillés sur le plan psychologique. Si vous cherchez une histoire ficelée, vous risquez de trouver ce long pavé de 717 pages très déprimant.

Pourtant, j’ai lu ce bouquin jusqu’au bout et il m’a amusé. Je l’ai trouvé drôle. J’ai compris que cette histoire constituait pour l’auteur un prétexte pour déployer la langue chaude et expressive de la Gaspésie du XXe siècle : vieilles expressions, archaïsmes, régionalisme, jargon québécois en général et gaspésien en particulier et surtout pour exprimer sur le plan littéraire la mentalité gaspésienne.

C’est bizarre à dire. Les personnages ne me disent rien mais j’ai été stimulé par leur langage, leurs expressions et des tournures de phrases qui m’ont arraché sourires et rires…*Les quatre pattes du lapin avaient continué de courir par la prairie et les gués, sauf qu’il y avait plus de lapin dessus. * (Extrait) Il faut donner à l’auteur ce qui lui revient, sa plume est détaillée et très descriptive. C’est le moins qu’on puisse dire :

*L’accouchement de François avait été, comment on dirait ça, plutôt salissant…Liette avait eu, à travers ses cris de mort, l’impression de donner naissance à quelque chose comme une table à pique-nique. * (Extrait) Ces tournures de phrases, expressions et dialogues gommés pullulent dans le récit : *-Ami secourable promettre indien bouteille de fort et toutoune chaude si toé rien que dire une tite phrase…* (Extrait)

Voilà ce qui m’a plu dans ce livre, le caractère chaud et vivant de la langue, expressive même au-delà de toute expression. En fait, si vous voulez tirer quelque chose de satisfaisant dans ce livre, il faut le prendre pour ce qu’il est : ce n’est pas une histoire, c’est une chronique. Hors-norme, c’est vrai, mais bourrée d’humour. C’est fou c’est délirant. Dans ce livre, il ne se passe rien mais tout peut arriver. Je me suis senti balloté.

C’était pas désagréable. C’est un livre sans langage. Il n’y a que de la parlure. Je pense que c’est un ajout très intéressant dans la littérature québécoise. Je n’ai pas vu dans l’œuvre de Bernard, matière à prix littéraire. Elle a tout de même décroché le prix des libraires en 1918. Je vous recommande LA BÊTE CREUSE mais ne cherchez pas à vous dépêtrer dans l’histoire qu’elle raconte. Faites comme moi. Savourez la langue.

Suggestion de lecture : LES CHRONIQUES DE HALLOW, t1, LE BALLET DES OMBRES, de Marika Gallman

Christophe Bernard est né en 1982 au Québec, en Gaspésie, et vit à Burlington, dans le Vermont. Il est traducteur de l’anglais (Yann Martel, Jacob Wren, bp Nichol, Sheila Watson, Tony Burgess…). La bête creuse, son premier roman, paru au Quartanier en 2017, a remporté le Prix des libraires du Québec 2018.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 12 août 2023

CRIME ET CHÂTIMENT, de Fedor Dostoïevsky

*En regardant par une fente dans une remise voisine
de l’étable, elle aperçoit le pauvre diable en train de se
pendre : il avait fait un nœud coulant à sa ceinture,
avait attaché celle-ci à une solive du plafond et, monté
sur un bloc de bois, essayait de passer son cou dans
le nœud coulant…*
(Extrait : CRIME ET CHÂTIMENT, Féodor Dostoievsky,
paru à l’origine en 1884, rééd. : Éditions Caractère 2013,
papier.  Poche, 770 pages)

Raskolnikov, un jeune homme désargenté, a dû abandonner ses études et survit dans un galetas de Saint-Petersbourg. Sans un sou en poche, le voilà réduit à confier la montre de son père à une odieuse prêteuse sur gages. Convaincu de sa supériorité morale, un fol orgueil le pousse à préméditer l’assassinat de la vieille. Il en débarrasserait ainsi les misérables, quitte à racheter son crime avec l’argent volé. Mais le diable s’en mêle, et le révolté se retrouve l’auteur d’un double meurtre… Ses rêves de grandeur s’effondrent, Le voici poursuivi par un juge et hanté par la culpabilité… La rédemption lui viendra-t-elle de la prostituée Sonia, dévouée jusqu’au sacrifice, ou de l’aveu de son crime ?

UN INTENSE COMBAT INTÉRIEUR
*Le corridor était sombre ; ils se trouvaient près d’une lampe.
Pendant une minute, tous deux se regardèrent en silence.
Razoumikhine se rappela toute sa vie cette minute. Le regard
fixe et enflammé de Raskolnikoff semblait vouloir pénétrer
jusqu’au fond de son âme. Tout à coup, Razoumikhine
frissonna et devin pâle comme un cadavre : L’horrible vérité
venait de lui apparaître.*
(Extrait)

C’est un roman très fort et très riche d’une profonde connaissance de la nature humaine. La psychologie complexe du personnage principal m’aura fasciné jusqu’à la fin. Voici l’histoire de Rodion Romanovitch Raskolnikov, un étudiant rongé par la pauvreté, forcé d’abandonner ses études universitaires, reçoit un peu d’argent de sa mère, Pulchérie Alexandrovna avec laquelle il entretient une relation difficile. Malgré tout, Rodion a une très haute opinion de lui-même, se croyant au-dessus de la condition humaine, d’un point de vue russe en tout cas.

Pour survivre, Rodion vend quelques babioles à une usurière, Aliona Ivanovna qu’il décide d’assassiner et de s’emparer de sa fortune afin de se refaire une vie. Aliona est tuée à coup de hache. Quelques minutes après le meurtre, Élizabeth, la sœur de l’usurière arrive. Tuée aussi. Très peu de temps après ce double-meurtre, le remord s’empare de Rodion. Débute alors pour l’ancien étudiant un terrible combat intérieur qui aura de graves conséquences psychosomatiques d’abord puis psychologiques.

Ce combat intérieur s’étalera sur l’ensemble du récit et sera exacerbé par plusieurs facteurs : Porphyre Petrovitch, le juge d’instruction qui talonnera Rodion à la manière de Colombo, peut-être encore plus agaçante et énigmatique. Il aura aussi l’influence de son meilleur ami, Razoumikhine et de Sonia Semionovna, une prostituée dont Rodion est tombé amoureux.

Un élément très important brassera aussi les idées contradictoires de Raskolnikov, le fait que l’usurière assassinée était une femme cruelle et sans cœur, détestée par tout le monde. Cela poussait Rodion à des conclusions moralement satisfaisantes :

*-Sans doute, elle est indigne de vivre…-Qu’on la tue et qu’on fasse ensuite servir sa fortune au bien de l’humanité, crois-tu que le crime, si crime il y a, ne sera pas largement compensé par des milliers de bonnes actions ? * (Extrait) Le fait de prendre graduellement conscience de son crime rendra Rodion presque fou. Il n’y a pour lui qu’une possibilité de rédemption.

De cette œuvre remarquable transpire toute la tragédie de la Société Russe torturée par le socialisme, la pauvreté, l’alcoolisme. CRIME ET CHATIMENT est empreint de l’aspect social de la Russie du XIXe siècle et témoigne aussi de l’esprit agité de l’auteur qui a d’ailleurs jeté les premières bases de ce roman qui le rendra célèbre, alors qu’il était en prison. La démarche progressiste de l’auteur imprègne le personnage principal du roman, Rodion Roskalnikov, profondément travaillé et modelé avec un sensible stigmate autobiographique.

J’ai été fasciné par la force de l’écriture, la puissance de la plume, un développement lent, détaillé avec plusieurs passages particulièrement prenants et une errance dans la folie qui pousse à la réflexion entre autres sur les fondements de la Société et les contradictions de la morale. CRIME ET CHATIMENT est un appel de Dostoievski à l’exploration de l’âme humaine.

Le récit met habilement l’emphase sur les fondements mêmes de la psychologie : *Dostoïevsky est la seule personne qui m’ait appris quelque chose en psychologie. * (Nietzsche, célèbre philosophe et poète, 1844-1900). La finale, superbement imaginée est prenante et chargée d’émotion. Le parcours de Rodion promet de forts battements de cœur au lecteur.

Il est pratiquement impossible de critiquer un livre depuis longtemps classé chef-d’œuvre littéraire historique. C’est le genre de livre qu’il faut lire au moins une fois dans sa vie. Il était depuis longtemps dans mes projets de lecture. La seule question qui se pose : pourquoi m’en être privé si longtemps…?

Suggestion de lecture : CRIME ACADEMY, de Christian Jacq

Fédor Mikhaïlovitch Dostoievsky, fis de médecin, naît à Moscou en 1821. C’est un adolescent abreuvé de littérature qui entre en 1938 à l’école militaire de Saint-Pétersbourg. Son premier roman LES PAUVRES GENS (1844), son aspect bohême, son caractère taciturne lui taille la renommée d’un nouveau Gogol. Lié aux milieux progressistes, il est déporté en Sibérie en 1849, séjour relaté dans SOUVENIR DE LA MAISON DES MORTS (1860). Retiré de l’armée, il se consacre alors à son œuvre.

Couvert de dettes, il mène d’abord une vie d’errance en Europe (LE JOUEUR), où s’affermissent ses convictions nationalistes. CRIME ET CHÂTIMENT (1866) lui apportent la célébrité. Suivront L’IDIOT (1868) LES DÉMONS (1871) et LES FRÈRES KARAMAZOF (1879), dont le retentissement est immense. Torturés par leurs passions et leurs aspirations, écrasés par le matérialisme et l’égoïsme, ses héros posent crûment la question de Dieu et du libre arbitre. Ses obsèques, en 1881, seront suivies par trente mille personnes.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 12 mars 2023